«À Mansourah, nous nous sommes enfin trouvés et retrouvés»

«À Mansourah, nous nous sommes enfin trouvés et retrouvés»

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Le film documentaire « À Mansourah, tu nous as séparés » de Dorothée-Myriam Kellou sera présenté à Alger le 15 janvier à l’Institut français à 14h avec des lycéens et à 18h avec le grand public. Une projection suivie d’un débat est également programmée le 19 janvier à l’Université d’Alger.

Dorothée-Myriam Kellou est journaliste et réalisatrice. Diplômée en histoire du master d’études arabes de l’Université de Georgetown à Washington D.C. et en sciences- politiques à l’IEP de Lyon. Elle s’est formée à la réalisation documentaire à Paris aux Ateliers Varan.

« À Mansourah, tu nous as séparés » est son premier film. Présenté en première mondiale à « Visions du réel » à Nyon en avril 2019, il reçoit plusieurs prix, dont le Prix des droits humains au festival international du film documentaire FIDADOC d’Agadir.

La journaliste se fait également remarquer grâce au travail d’investigation sur les financements indirects de l’Etat islamique par Lafarge pendant la guerre en Syrie paru dans le journal Le Monde. Cette enquête est récompensée par le Prix Trace International pour l’investigation journalistique à Washington D.C. en 2017 et lui vaut une nomination pour le Prix Samir Kassir pour la liberté de la presse dans le monde arabe à Beyrouth, ainsi que pour le Prix Albert Londres de la presse écrite à Paris.

© Elise Ortiou Campion

Le film documentaire « À Mansourah, tu nous as séparés » retrace un pan mal connu de l’Histoire de la guerre de libération nationale, celui du déplacement massif  des populations villageoises algériennes déracinées et placées dans des camps de regroupement en 1958 par l’armée française afin de les séparer des moudjahidine. 

Pendant la guerre de libération nationale, près de 2 350 000 millions de personnes sont déplacées et regroupées dans des camps et 1 175 000 sont forcées de quitter leur lieu d’habitation.

Cet exode rural massif et violent provoqué par les regroupements de populations civiles en Algérie depuis le début de la guerre a marqué une véritable rupture identitaire, sociale et psychologique avec des conséquences irrémédiables sur les déstructurations sociologiques et l’effacement de l’Histoire. 

Née à Nancy (France) d’un père algérien et d’une mère française, c’est très jeune que Dorothée-Myriam se pose des questions sur ses origines algériennes.
Ces énigmes se précisent ensuite après un séjour en Palestine où elle appréhende un peu plus les séquelles que peuvent engendrer les processus de colonisation et  d’occupation. Puis son passage à l’Université de Georgetown (Washington D.C)  et les encouragements de son professeur vont la mener vers un début de réponse. Elle décide alors d’ouvrir une brèche sensible et douloureuse et d’interroger son père sur son enfance, sur sa famille, sur l’oubli, sur la mémoire coloniale. En réponse, son père, réalisateur, lui offre un soir de noël un scénario non abouti qu’il avait intitulé « Lettre à ma fille », dans lequel il parle de son histoire et de Mansourah (wilaya de Bordj Bou Arréridj – Algérie), ce village entouré de barbelés dans lequel il est né.

Cette lecture trouble profondément Dorothée-Myriam et une phrase en particulier ne cesse de la hanter : « C‘est l’histoire des regroupements, c’est le point d’attaque d’une vie brisée par la guerre qui nous a donné droit à l’errance et à l’immigration ». Elle veut comprendre ; Quelles sont les origines ? Quel exil ? Pourquoi les déplacements ? Pourquoi les barbelés ? Elle décide de reprendre l’écriture de ce scénario. Elle entreprend des recherches pendant 6 ans et noue des relations de confiance avec les habitants de Mansourah, son village d’origine, où elle se rend en compagnie de son père qui n’ y était pas retourné depuis 50 ans. Elle effectue trois voyages entre 2011 et 2016. Elle nous confie que c’est  « la qualité des liens qui a contribué à la qualité du film ».

Elle construit son film de manière atypique en le pensant davantage comme une source pour des archives. Elle n’y insère intentionnellement aucune image d’époque, aucun commentaire ou avis d’expert (historien, sociologue ou psychologue).

Pour la réalisatrice ce n’est ni un film historique, ni un film documentaire classique,  elle le décrit comme « un puzzle mémorial » ; un film choral qu’elle mène avec son père ; il s’agit d’un cheminement dans l’intimité des questionnements et des émotions. Elle interroge le silence de son père et s’en vont ensemble rencontrer les gens qu’il a connus. Elle donne la parole aux lieux, aux personnes qui ont vécu les épreuves et interroge leurs mémoires et leurs ressentis. Elle ravive les souvenirs et reconstitue les décors et les scènes à travers les témoignages d’êtres auxquels il n’a jamais été donné la paroles jusqu’à lors. C’est un film d’archives sur le déracinement et la quête qui permet la création d’un récit et qui permet de mettre des mots sur les maux, de panser certaines blessures, de plus comprendre pour mieux avancer.

© Elise Ortiou Campion

Elle veut, à travers ce film-document sur le déracinement, ces images et ces témoignages authentiques et sincères, transmettre, partager et apporter une forme de réparation, en stimulant cette mémoire, la mémoire de ces populations qui ont connu la guerre et les bombardements, la mémoire de ces populations qui ont été déplacées, arrachées à leurs terres, à leurs familles, à leurs langues et à leurs rites.  
En un mot, ce film, en cri de douleur, nous raconte l’oubli, la perte, la déperdition, l’exil à l’intérieur de soit et l’exil, à l’intérieur et à l’extérieur de la patrie.

Soraya DJOUADI

gendes PHOTOS :

1- Affiche du film « À Mansourah, tu nous as séparés »

2- Portrait Dorothée Myriam – © Elise Ortiou Campion

3- Dorothée Myriam Kellou et son père Malek Kellou – © Elise Ortiou Campion

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