L’Islam est une religion de paix, « l’État n’a pas de confession...

L’Islam est une religion de paix, « l’État n’a pas de confession »

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Ghaleb Bencheikh, président de la fondation Islam en France (FIF)

Propos recueillis par Soraya Djouadi

Alors que toutes sortes de débats peu apaisés fusent sur l’Islam, nous sommes allés à la rencontre de Ghaleb Bencheikh El Hocine, auprès duquel nous avons recherché quelques réponses sereines sur les termes de ces débats et les perspectives nouvelles de l’Islam en France.

SALAMA: Le contexte actuel très tendu suscite, en rapport avec l’Islam, tous types de débats sur la notion de laïcité et le principe de liberté d’expression ; débats dont les termes semblent par ailleurs alimenter les théories populistes soutenant que l’Islam serait incompatible tant avec la démocratie qu’avec la laïcité. Quel regard portez-vous sur les termes mêmes du débat et quels sont, à votre avis, les vraies questions qui se posent ? 

Ghaleb Bencheikh: Décrire le contexte actuel comme tendu est compréhensible. Cette description paraît comme un doux euphémisme ! Il s’agit véritablement d’une crise sécuritaire qui s’ajoute, en l’occurrence, à une crise sanitaire et une crise sociale et économique. Elles fragilisent la nation. Rappelons que le génie d’un peuple ou la grandeur d’une nation est de savoir s’unir au moment des épreuves. Donc, au lieu de ternir un discours rationnel, intelligent, apaisant, séparant les paramètres, distinguant les registres, faisant preuve de discernement et de lucidité, nous assistons souvent à des débats emportés où la défaite de la pensée, l’abrasement de l’intelligence et la démission de l’esprit le disputent à une sorte d’idiotie généralisée. Ce n’est sans doute pas cela qui aide à l’intelligibilité des problématiques en jeu. 

D’un point de vue conceptuel, cela n’a pas de sens de parler de l’incompatibilité entre l’Islam et la laïcité, du simple fait que si la laïcité se présente, entre autres définitions, comme un principe de neutralité ; depuis quand le neutre est incompatible ou compatible d’ailleurs, puisqu’il est neutre ! 

Pareil pour la République, j’ai connu des musulmans vivre sous des régimes où l’athéisme était érigé en doctrine d’État, « Qui peut le plus peut le moins » si je puis dire ou dans le sens inverse, les musulmans vivent, nolens volens, à l’aise au sein de la République. En réalité, c’est la partie séparatiste qui elle, pose problème et cela devient l’affaire de l’ensemble de la nation pour régler les difficultés de cette partie séparatiste. 

À mon sens, il ne devrait pas y avoir de problème avec la laïcité. La laïcité est un acquis de la modernité politique et intellectuelle, c’est une conquête de l’esprit humain ; on ne gouverne plus selon le désir politique de Dieu, que seuls quelques individus ont su pénétrer. Alors ils viennent soutenir qu’ayant scruté la volonté divine, ils veulent l’imposer à leurs semblables ! Tout cela n’est par sérieux … au contraire ! 

Cependant, dans les contextes dits « islamiques » il y a des atteintes ou une arriération, en tous cas, politique où l’on serine l’idée que l’État puisse avoir une confession, nous n’avons jusqu’à présent jamais vu un État prier, jeûner ou aller en pèlerinage ! L’État et ses institutions sont le cadre dans lequel s’exerce le pouvoir politique, par conséquent l’État n’a pas de confession. Ce sont ses administrés, les citoyens qui peuvent en avoir une ou pas d’ailleurs et l’État se doit de leur garantir cette liberté. Par conséquent, dans ces contextes nous sommes dans l’arriération politique, avec des antinomies et des contradictions : il y a ceux qui disent qu’ils sont protecteurs de la Loi de Dieu et d’autres qui disent qu’ils sont protégés par la Loi de Dieu, il y a la monarchie de Droit divin et il y a quasiment le marxisme-léninisme, certes dépourvu de sa dialectique matérialiste et athée pour que cela soit conforme avec une religion, mais tous ces contextes se prévalent de la religion de Dieu. 

Cela sous-entend qu’il y en est une qui serait souple, malléable, élastique et englobe les contradictions ou alors qu’il n’y en a pas ! Dans un cas comme dans l’autre, il y a une instrumentalisation éhontée de la religion à des fins politiques. 

Rappelons qu’il y a un peu plus d’un siècle, cela était également le cas concernant le christianisme et donc, pour finir de répondre à votre questionnement, ce qui est possible et valable pour une religion, peut l’être pour une autre.

J’ajouterai néanmoins un commentaire car on m’interpelle souvent en me disant qu’il y a dans l’Évangile le Denier de César (Matthieu 22) : « Rends à César ce qui appartient à César et à Dieu ce qui appartient à Dieu » et qu’il est possible de faire une séparation, mais la réponse est, certes il n’y a pas dans le Coran l’équivalant du Denier de César et la boutade classique aussi fuse tout de suite, pourquoi voudrait-on que Dieu parle à César en Arabie ? Indépendamment de cela, il n’existe pas certes, mais il s’agit là d’un argument à charge et non à décharge puisque l’omnipotence divine qui prévoit tout ne parle pas de cela, cela signifie que c’est une délégation faite aux hommes. Dieu va jusqu’à guider les croyants dans la pratique de leurs ablutions et oriente sur nombre de détails et pour la gouvernance, les choses sont tues, ce n’est pas un oubli ou une difficulté pour Dieu ! Il laisse donc ce sujet à la sagacité et l’intelligence des hommes, à en croire Montesquieu, le gouvernement des hommes est la chose la plus importante pour eux et d’un autre coté, le Denier de César n’a pas prémuni pendant des siècles de la Cité de Dieu, de la Querelle des investitures, de la Doctrine des deux glaives, de Massillon, de l’Aigle de Meaux de Bossuet, du Cygne de Cambai Fénelon, Félix Dupanloup et surtout des différentes encycliques dont l’encyclique Vehementer nos écrite par le Pape X, publiée le 11 février 1906, condamnant fermement la loi de séparation des Églises et de l’État français du 9 décembre 1905 et excommuniant tous les députés catholiques qui avaient osé voter cette loi, dans ce cas nous n’avons jamais entendu parler du Denier de César! Ce dernier a été mis en avant à la suite d’un travail considérable, remarquable et remarqué, de théologiens de renom catholiques et protestants comme Paul Tillich, Gustave Tills, Hans Urs von Balthasar, Karl Barth, Raimon Panikkar, Karl Rahner et bien d’autres encore. Il n’est pas dit que les intellectuels, philosophes et théologiens musulmans ne puissent pas entreprendre un travail similaire, surtout qu’il y a des prédécesseurs comme, en Egypte, Ali Abderraziq. En 1925, dans son ouvrage l’Islam et les fondements du pouvoir, il a expliqué l’intérêt qu’il y avait à séparer les deux ordres : pour lui la prophétie n’est pas une charge royale, il n’y a pas de dynastie. En Algérie, Abdelhamid Ben Badis s’était égosillé auprès du Conseil d’État pour que la Loi de séparation fût appliquée dans les départements d’outre Méditerranée. Les intellectuels et les penseurs musulmans s’étaient réjouis, félicités et avaient même regretté que l’abolition du Califat fût aussi tardive. Donc, ce qui a été possible dans un contexte peut tout à fait l’être dans un autre similaire. Prenons la constitution tunisienne de la seconde moitié du XIXe siècle. Elle a été d’une grande modernité. Tout comme la constitution iranienne de 1906, pour la monarchie constitutionnelle, a été d’une grande modernité si nous devions la comparer à la monarchie tzariste russe (par exemple). Donc, nous, autres musulmans, subissons une régression tragique. C’est même une régression dans la régression, due à la conjugaison de trois courants : le courant des frères musulmans, celui de la révolution chiite islamiste iranienne et celui de l’arabo-salafisme. 

Ghaleb Bencheikh, reçu en septembre 2020 par Macron à l’Elysée

SALAMA: Mal menés aujourd’hui en France dans leur citoyenneté, victimes d’amalgames et stigmatisés, pensez-vous que les fidèles appartenant à la deuxième religion devraient exprimer leur indignation de manière différenciée ou, au contraire, éviter de se singulariser comme musulman et s’exprimer tout simplement comme citoyen aux côtés des autres citoyens ? 

G.B: Sans vouloir m’appesantir sur le passé, je prendrais quelques instants pour vous dire néanmoins que nous récoltons ce que nous avons semé comme démission. Je m’explique : il y a eu sur trois décennies au moins une véritable abdication devant la terreur au nom de l’islamisme politique radical et du djihadisme extrémiste violent. En Algérie, durant la décennie noire, il y a eu des exactions terribles des GIA (au pluriel), en Égypte, il y avait Al-Gama’a al-Islamiyya. Dans le nord Nigéria, il y a Boko Haram, en Somalie, il y a les Shebab, sur l’île de Jolo aux Philippines, il y a le mouvement islamique d’Abou Sayaf ; et je ne parle ni des Talibans en Afghanistan, ni de la monstruosité idéologique et religieuse de l’État islamique en Irak et au Levant dénommée Daech, ni du MUJAO ni du GSPC au Sahel. Tous ces mouvements sévissent au nom de l’islam et commettent l’irréparable. Et nous n’avons pas suffisamment entendu de la part les oulémas, des muftis, des cheikhs et des imams, la condamnation et la dénonciation de ces organisations terroristes et des actes abjects qu’elles commettaient au nom de Dieu en se fondant sur des références scripturaires islamiques. Leur manière de lire le Coran et surtout cette manie de se prévaloir de hadiths (maximes prophétiques) apocryphes et de toute une littérature qui justifiait la violence et le massacre n’ont pas fait l’objet, outre la dénonciation, de travaux sérieux dans des colloques et congrès internationaux ». 

Pour répondre directement à votre question, avec ce qui ce passe en France, il y a ce que j’ai appelé « l’injonction paradoxale » et/ou « la double contrainte » : on demande aux musulmans de France de se fondre de manière caméléonesque au sein de la nation afin que rien ne les distingue ni ne les singularise, on veut qu’ils s’assimilent et de ne faire apparaître aucun « signe » islamique tout en exigeant qu’ils se déterminent comme musulmans pour dénoncer la terreur et la violence ! Il faut savoir! Certes, la boutade classique veut qu’à propos de la majorité silencieuse, on ne sait pas ce qu’elle pense. Mais, cette fameuse majorité silencieuse des musulmans, bien évidemment, réprouve, dénonce et condamne toute cette barbarie ! Sait-on qu’il y a quinze fois plus de jeunes « musulmans » qui rejoignent l’armée française que ceux qui partent accomplir le djihad en Syrie ?  

Maintenant, il ne faut pas confondre les temporalités : le temps de l’attaque terroriste puis l’effroi, la sidération, l’indignation et la colère qui en découlent, n’est pas celui où l’on commence à dire halte à l’amalgame et non à la stigmatisation. La temporalité de la condamnation du terrorisme, du recueillement pour la mémoire des victimes et de l’appel à l’union n’est pas celle de l’analyse. Dans un second temps, l’on peut expliquer qu’une frange de la nation se trouve être prise en otage. Elle est prise en tenaille entre la mâchoire islamiste radicale, voire terroriste et celle de l’identitarisme suprémaciste. Il est vrai que nous assistons au triomphe d’une idéologie identitariste sur certains plateaux de télévision et sur les réseaux sociaux  alors que l’islam est une religion de paix

SALAMA: Pour revenir sur la « diffusion du contre-discours », que penser des travaux et, parfois, de l’action des nombreux penseurs, théologiens et islamologues au Maghreb, en Egypte, en Syrie, en Turquie, en Iran et partout tout le monde dit « arabo-musulman » depuis la fin du 19ème siècle et tout au long du 20 siècle, tels que les réformistes de Âsr Al Nahda, Jamal al-Din Al Afghani et Mohammed Abdou, ou encore comme Cheikh Abdelhamid Ben Badis, fondateur de l’Association des oulémas musulmans algériens et plus près de nous, Mohammed Arkoun, Malek Chebel, Ali Merad, Youssef Sedik et tant d’autres de nos contemporains ? 

G.B: On doit en effet le faire ! Le « on » renvoie aux « jeunes pousses » et également aux intellectuels contemporains musulmans encore en vie, philosophes, penseurs, islamologues et théologiens, et si on ne le fait pas, on deviendra responsable et comptable de la tragédie que nous connaissons, cela (cette transmission) devient un devoir pour la connaissance et pour le savoir. 

Il est à distinguer les registres sans commettre de parachronisme ; si je dis qu’Averroès dans son Traité décisif a séparé la religion de la philosophie et que cela serait le début de la laïcité, c’est une forme de parachronisme et je ne voudrais pas tomber dans ce travers moi-même ! 

À juste titre, le mouvement réformiste de Jamal Al-Din Al Afghani ou de Mohammed Abdou pour son époque, était extraordinaire parce qu’il a laissé place à la rationalité. Abd Al-Rahman Al-Kawakibi a compris et dénoncé les caractéristiques du despotisme et avant eux, Rifaat Rafi Al-Tahtawi se demandait pourquoi nous [les arabo-musulmans] sommes arriérés ? Donc il y avait déjà une prise de conscience (milieu du 19e siècle). Cependant, de nos jours on leur reproche d’avoir magnifié le salafisme, car le mouvement réformiste prône le retour aux sources et aux œuvres des Anciens, mais cela a été mal compris. Le salafisme lui-même a été dévoyé dans une conception qui est de se conformer non pas à l’œuvre des devanciers et des Anciens considérés comme pieux, mais c’est de vivre comme eux. Cela a été une véritable tragédie et une aliénation des esprits. 

Nous noterons que l’Egypte des années trente du siècle écoulé n’est pas l’Egypte d’aujourd’hui. Dans l’Egypte des années trente, il pouvait y avoir des « disciples » du philosophe allemand Schopenhauer. Il était possible d’étudier ses travaux et d’écrire des ouvrages tels que celui composé par Ismaïl Ahmad Adham qui publia en 1936 un livre intitulé « Pourquoi je suis athée », sans qu’il ne risque sa vie. L’a-t-on bastonné ? L’a-t-on occis ? L’a-t-on décapité ? L’a-t-on brulé vif dans une cage ? Non, rien de tout cela. Mais au bout de quelques mois, Ahmad Zaki Abu Shadi lui a répondu par un autre ouvrage « Pourquoi je suis croyant » (1937). 

Dans les années trente, en Egypte, le débat pouvait se faire par ouvrages interposés. Ce n’est, hélas, plus le cas aujourd’hui ! C’est une terrible régression. Cet état de fait est dû aussi à la trahison des idéaux pour lesquels les révolutions ont été menées pour le recouvrement des indépendances et de la dignité. Saluons toutefois la modernité de ces penseurs. On oublie que Cheikh Abdelhamid Ben Badis était le guide spirituel du scoutisme islamique, je rappelle que chez les scouts musulmans, les garçons étaient en bermudas et les filles en jupes. Si elles devaient porter un quelconque foulard, il n’était noué qu’autour du cou. En outre, les instituts Ben Badis étaient mixtes alors qu’au même moment l’école communale, sous férule coloniale, séparait les garçons des filles ; les institutrices qui enseignaient dans les « écoles » Ben Badis n’étaient pas voilées, c’est dire la modernité du mouvement réformiste algérien à ce moment-là. Nous ne devons pas oublier les questions soulevées par des penseurs comme Kemal Belkhodja, Mansour Fahmy, Qasim Amin et Tahar Haddad. Il y a eu aussi des femmes comme Houda Al-Shaarawi, Doria Shafiq, Aicha Abdal-Rahman (Bint al-Shaṭiʾ). Tous ces travaux et bien d’autres similaires doivent non seulement être connus, mais capitalisés et fructifiés. Quant à Mohammed Arkoun, un islamologue de renom … Le jour de sa mort, j’ai pensé à ce vieil adage populaire algérien « de son vivant, il désirait une seule datte, mais à sa mort on lui accrocha tout un régime (de dattes) » et malgré cela on ne lui accorda pas les hommages qui lui étaient dus. Il a laissé un fond bibliothécaire de cinq mille livres que son épouse a légué à l’Université de Casablanca. Les travaux des islamologues comme Ali Merad, Mohamed Talbi, Abdelmajid Turki constituent une œuvre considérable qu’il faut enrichir. Les travaux de Malek Chebel méritent également d’être connus et ceux d’autres intellectuels musulmans. 

Ceux qui vivent encore en contexte islamique sont courageux. Certains l’ont payé de leur vie tel le penseur soudanais Mahmoud Mohammed Taha injustement exécuté en 1985. C’est bien pour cela que ceux qui se trouvent sous un ciel plus clément ont le devoir de continuer ce travail de réforme.

SALAMA: Comment faire connaître leurs travaux, leurs pensées et l’héritage qu’ils nous lèguent auprès du grand public ce, afin de se parer justement contre les fléaux que vous avez cités, notamment en Europe et dans le monde « arabo-musulman » ? 

G.B: Ma réponse est peut-être anticipée par rapport à votre prochaine question sur la Fondation de l’Islam de France (FIF), mais en ce qui nous concerne nous proposons deux canaux ; le premier est la création de l’Université populaire itinérante. Elle est destinée au peuple et nous la voulons à juste titre itinérante, pour aller rencontrer le public de ville en ville, de cité en cité, de quartier en quartier afin d’y amener le savoir et la connaissance ; susciter le débat, ne serait-ce que commencer par créer les termes du débat. Il est nécessaire d’apprivoiser les peurs, d’exorciser les hantises, de domestiquer les angoisses et de calmer les inquiétudes. C’est ce qu’il faut pour provoquer non seulement un débat intra-islamique mais aussi un débat entre musulmans et non-musulmans. Nous adapterons certes le vocabulaire, mais cela ne signifie pas que nous devons niveler par le bas. Il s’agit simplement de réussir à faire passer les messages. Nous expliquerons progressivement que n’avoir que trois cents mots pour s’exprimer peut potentiellement mener à la violence. Alors, enrichir son vocabulaire mène à la subtilité du langage et la violence est maîtrisée au fur et à mesure que les capacités de pouvoir s’exprimer augmentent. Cela est en soi très important. Ce contre-discours voulu et attendu est diffusé par ce canal. La dynamique de l’Université populaire itinérante avec cette éducation prioritaire dans les fameux quartiers à reconquérir est de la plus haute importance ! 

Le second canal que la Fondation de l’Islam de France (FIF) met en place est l’Université digitale, en utilisant les outils modernes des technologies de l’information et de la communication. Le campus numérique de la FIF compte plus de deux cents vidéos enregistrées avec des islamologues qui diriment et pourfendent les thèses islamistes et wahhabites. Ce travail est considérable, qu’il faut poursuivre évidemment ! Tout cela montre notre capacité d’action en France. 

En ce qui concerne à présent les sociétés musulmanes, nous constatons qu’elles pâtissent majoritairement d’une triple, voire une quadruple ignorance : l’ignorance sacralisée, l’ignorance institutionnalisée, l’ignorance complexe et l’ignorance méthodologiquement programmée.  

Dans la première, on sacralise une construction humaine et on pense qu’elle est garantie par le divin. On sanctifie des préceptes religieux sur ordre du prince et le sacré est devenu obèse ; il est nécessaire à présent de le « dégrossir ». 

La deuxième ignorance est institutionnalisée par mécénat d’État ou mécénat privé ; des institutions sont érigées pour servir à cet effet. Des écoles, des mosquées et des universités sont construites et on y enseigne des « mensonges » au regard de la connaissance historique. 

La troisième ignorance, complexe, est celle où nous ne savons pas et nous ne savons pas que nous ne savons pas ! 

La quatrième ignorance (à supposer qu’elle soit avérée), est celle qui, méthodologiquement programmée (« Al Jahl Al mumenhaj »), est voulue par certains régimes afin que leurs peuples n’accèdent pas aux Sciences de l’Homme et de la Société ni à la philosophie entre autres, car il ne faut pas réfléchir ! Il est bien plus utile pour ces régimes d’abreuver le peuple de considérations religieuses sur l’obéissance due au détenteur de l’ordre. 

Ainsi, pour créer une relation avec ces sociétés, notamment francophones, nous mettons à leur disposition le campus numérique, notre université digitale et les canaux d’intelligence pour solliciter leur entendement. On ne peut accepter que d’un côté « Cheikh Google 2.0 » décrète des fatwas et sévit sur les réseaux sociaux et que de l’autre, le fameux contre-discours ne puisse pas emprunter le même canal.

Ghaleb Bencheikh dans son bureau, à la Fédération d’islam de France à Paris

SALAMA: Vous faites plusieurs fois référence à la notion d’Islam de France. En quoi serait-il différent de la pratique actuelle de l’Islam, en particulier dans les pays majoritairement musulmans ? S’inscrit-il dans un courant spécifique et que prône-t-il? 

G.B: Pour répondre à votre question, je ferai appel au hadith de Jibril, à l’aphorisme de Gabriel, connu comme tel dans la théologie islamique (je n’entrerais pas dans les détails à savoir s’il s’agit d’un hadith authentique ou apocryphe), je le convoque simplement pour appuyer mon argumentation. 

Cet aphorisme se résume en ceci : Muhammad, le prophète de l’Islam, était assis, entouré de ses compagnons et un homme tout de blanc vêtu, un blanc immaculé, se présente à lui et lui demande « Ô Messager de Dieu, qu’est-ce la foi (al iman) ? », le Prophète lui répond alors que la foi est de croire en l’unicité divine, en sa parole, que sa parole est transmise par ses prophètes et consignée par écrit, croire en les anges et en l’ensemble des articles de foi. L’homme en blanc, lui répond : « tu dis vrai (sadaqta). » Il lui demanda ensuite « Ô Messager de Dieu, qu’est-ce l’islam ? », au sens cultuel du terme. Muhammad lui répond alors que l’islam repose sur cinq piliers : la profession de foi, la prière, l’aumône, le jeûne et le pèlerinage à la demeure de Dieu (pour ceux qui ont la validité physique et l’aisance matérielle), l’homme en blanc, lui répond : « tu dis vrai » et pose une dernière question « Ô Messager de Dieu, qu’est-ce la bienfaisance (al Ihssane) ? » Muhammad lui répond que la bienfaisance est d’adorer Dieu comme si tu le voyais car si tu ne le vois pas, lui te voit. L’homme en blanc, lui répond : « tu dis vrai » et s’en va. Face à cette scène, les compagnons sont interloqués. Le Prophète leur demande alors s’ils ont reconnu cet homme et ils répondirent qu’ils ne l’avaient jamais vu. Muhammad les informa que c’était l’ange Gabriel qui était venu leur apprendre leur religion. Cela pour vous dire que tous les musulmans du monde y adhèrent et l’Islam est cela, il repose sur ce triptyque : al Iman, al Islam, al Ihssane (la foi, le culte et la bienfaisance). Que l’on soit à Jakarta ou à Casablanca, que l’on soit à Dakar ou à Peshawar, que l’on soit à Montréal ou à Zanzibar, tous les musulmans, quelle que soit leur obédience, se retrouvent dans la Maxime de Gabriel. En revanche on ne vit pas sa foi et sa tradition de la même manière, lorsqu’on est en Indonésie, au Sénégal, au Maroc, au Pakistan, au Canada ou à Zanzibar. Parce que la souplesse et la simplicité oubliées de cette tradition religieuse ont fait qu’elle s’adapte et respecte les us et coutumes aussi bien des tribus et que celles des cités-États. La religion islamique s’articule dans l’Histoire et se transmet à travers des cultures. Ainsi en est-il de l’islam de France comme on dirait l’islam d’Indonésie ou l’Islam du Yémen. L’idée d’un Islam « français » est de faire en sorte que les citoyens français de confession islamique obéissent à la loi de la République, même s’ils croient in petto que la Loi de Dieu prime la constitution. Ils ne peuvent pas faire autrement que d’obéir à la loi positive, ils ne peuvent pas se prévaloir de leur religion pour imposer leur point de vue. L’Islam de France est aussi un Islam affranchi de l’ombre tutélaire du palais royal ou présidentiel.  L’Islam de France fait en sorte que les imams français puissent à la fois bénéficier d’une formation cultuelle de qualité et d’une formation culturelle solide. Celle-ci, profane, laïque républicaine, civique et civile, doit englober l’héritage français y compris La geste de Roland qui ne fut pas tendre à l’égard du Prophète. Mais elle fait partie de cet héritage. Le patrimoine historique français est aussi de reconnaître la roche mère qui est la religion chrétienne en plus des autres apports qui sédimentent l’identité de la France. L’Islam de France est donc un Islam à l’aise dans la République. Cette compréhension donnera une identité heureuse aux Français de confession islamique. 

SALAMA: Comment la Fondation de l’Islam de France (FIF) peut aider « l’Islam des lumières » à briller à nouveau dans le ciel français et, pourquoi pas, au-delà ? Quels sont les missions, les objectifs et moyens dont dispose la FIF ?

G.B: La Fondation de l’Islam de France (FIF) est une fondation laïque, reconnue d’utilité publique, œuvrant pour le bien commun. Sa vocation, son ambition, sa mission, sa vision et son discours sont d’œuvrer dans les champs : éducatif, culturel et social. Quand nos moyens nous le permettront, nous ajouterons le champ philanthropique et humanitaire. Sur le plan social, nous intervenons en aidant les familles en détresse dont les enfants n’ont comme choix que la délinquance ou le salafisme comme militance. Nous essayons de placer ces jeunes élèves dans des internats sanctuarisés pour les extraire hors des milieux hostiles. La FIF veillera à ce que les meilleurs antidotes à l’extrémisme, à l’islamisme, au terrorisme, au salafisme, au wahhabisme, au djihadisme à tous ces « isme » qui nous étouffent et qui nous tuent, soient administrés à travers l’éducation, l’instruction, l’acquisition du savoir, la connaissance, la culture, l’ouverture sur le monde, l’altérité confessionnelle, l’inclination pour les valeurs esthétiques : les belles lettres, les beaux-arts, la musique, la poésie, les humanités ; renouer avec l’humanisme d’expression arabe en contexte islamique, totalement oblitéré, effacé des mémoires, occulté insoupçonné. Notre action est de marier cet humanisme d’expression arabe avec l’héritage des Lumières, afin que tout cela rejaillisse sur l’Islam de France. J’ajouterais très brièvement que nous finançons des bourses de Doctorat pour des étudiants en thèse en islamologie. L’islamologie savante doit impérativement recouvrer ses lettres de noblesse et devenir une discipline de prestige. Notre fondation forme également les imams sur la partie dite « civique » ; j’ai développé précédemment le point sur la création de notre université populaire et notre campus numérique et exposé leurs enjeux. Sur le plan culturel, nous avons de nombreux projets en cours ; notre équipe prépare actuellement des expositions régionales et une nationale intitulée « L’Islam et l’Europe, 15 siècles d’histoire ». Nous montons aussi, à côté des pièces de théâtre, des opéras avec notamment la reconfiguration de « L’enlèvement au sérail » composé par Mozart qui présente le Pacha Selim comme un homme magnanime, plein de mansuétude, consentant à restituer l’amoureuse Constance à son fiancé de Belmonte : en l’occurrence le sultan musulman apparaît comme bon prince. Nous préparons actuellement un autre opéra sur l’une des histoires d’amour les plus populaires dans le monde arabo-musulman « Majnun Layla » ou « Qaïs wa Layla » pour traiter du sujet de l’amour. Nous voulons faire connaître et faire renaître l’hédonisme et l’art de vivre, renoué avec l’approche épicurienne et le plaisir dans une société du bonheur. La conquête du bonheur et la quête du Salut prévalaient jadis dans les contextes islamiques et nous voudrions retrouver tout cela à travers nos projets dans le domaine culturel. Concernant nos moyens, sachez que nous travaillons avec une réelle indigence matérielle. Heureusement, le Président Emmanuel Macron a proposé récemment une dotation de dix millions d’euros pour des missions éducatives et culturelles. Nous attendons aussi une aide de nos compatriotes français de confession islamique puisqu’ils sont les premiers concernés, mais aussi de l’implication de tous nos compatriotes car la lutte contre l’islamisme radical et contre le wahhabisme est certes l’affaire des musulmans, mais s’inscrit aussi dans le cadre d’une cause nationale. Toute aide (matérielle, humaine, intellectuelle) sera la bienvenue.   

Soraya DJOUADI 

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