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L’Émir ABD EL KADER (1808-1883) : Entre l’assaut des impérialismes, le fardeau de l’exil et la tragédie du refuge

Commémoration du 26 mai 1883

Le 26 mai 1883 s’éteignait à Damas l’une des figures les plus monumentales du XIXe siècle : l’Émir ABD EL KADER ibn Muhieddine. Célèbre pour sa résistance héroïque contre la conquête française, puis salué comme un humaniste universel, instigateur des droits l’homme et humanitaires, l’homme d’État s’d’était transmué, au soir de sa vie, en un sage mystique. Pourtant, derrière l’image d’Épinal du héros retiré du monde se cache une réalité géopolitique et humaine d’une rare complexité. Courtisé par les plus grands empires de son temps, qui rêvaient d’en faire un souverain sous tutelle, l’Émir a consacré ses dernières forces et ses faibles moyens à une œuvre humanitaire titanesque : l’accueil de milliers de réfugiés algériens fuyant les massacres coloniaux.

Du fondateur de l’État moderne au protecteur de Damas

Né en 1808 à Zaouiyet Sidi Muhieddine à Mascara, l’Émir ABD EL KADER unifie les tribus algériennes dès 1832 et jette les bases d’un État moderne doté d’une administration structurée, d’une monnaie et d’une armée régulière. Par sa maîtrise de la guérilla et l’organisation de ses capitales, de sa capitale mobile, la Smala, il contraint la France à signer les traités Desmichels (1834) et de Tafna (1837) [1]. Face à la guerre d’extermination menée par les généraux Bugeaud et De Lamoricière, il choisit de faire taire les armes en 1847 pour préserver son peuple, contre la promesse d’un exil en Orient.Trahie par la Seconde République, sa captivité en France (1848-1852) au fort Lamalgue à Toulon, puis à Pau, puis à Amboise, ne fait qu’accroître son prestige international. Libéré par Louis-Napoléon Bonaparte, il s’installe d’abord à Bursa dans l’Empire Ottoman provisoirement, puis définitivement à Damas en 1855. C’est là, en 1860, lors des émeutes confessionnelles, qu’il acquiert sa dimension de héros de l’humanité en sauvant, au péril de sa vie, des milliers de chrétiens de la fureur des émeutiers, et ainsi déjouant les plans machiavéliques de Napoleon III à Bilad EL CHAM (voir expédition française d’orient 1860). Ainsi L’Emir ABD EL KADER retarda l’entrée de la France en Syrie de près de 60 ans [2].

Le jeu des puissances : L’Émir face aux propositions de trônes (1865-1877)

Son immense autorité morale et son influence sur le monde arabo-musulman font rapidement de l’Émir une pièce maîtresse sur l’échiquier des puissances impériales au Proche-Orient.

Le projet du « Royaume arabe » de Napoléon III (1865)

En juillet 1865, lors d’un voyage de l’Émir à Paris, Napoléon III déploie sa politique du « Royaume Arabe ». L’empereur des Français propose officiellement à ABD EL KADER de devenir le Roi (ou Vice-roi) d’un vaste ensemble arabe unifié (Syrie, Liban, Palestine) sous protectorat français [3]. L’ambition de Paris est double : stabiliser le Levant et damer le pion à l’Empire britannique à l’aube de l’inauguration du canal de Suez.

La contre-offensive britannique (1865)

Inquiète de cette expansion de l’influence française sur la route des Indes, la diplomatie britannique réagit immédiatement. Sous l’impulsion du Premier ministre Lord Palmerston, Londres approche à son tour l’Émir la même année. Les émissaires britanniques lui proposent un projet similaire : prendre la tête d’un grand royaume arabe indépendant, mais cette fois placé sous le giron et la protection exclusive de la Couronne britannique [4].

L’ultime carte de la Sublime Porte (1877)

Douze ans plus tard, en 1877, c’est au tour de l’Empire ottoman d’abattre ses cartes. Engagée dans une guerre désastreuse contre la Russie et voyant son autorité s’effriter face aux ambitions européennes, la Sublime Porte tente de raviver le sentiment de solidarité islamique. Le gouvernement ottoman propose à ABD EL KADER la régence ou la direction d’un État syrien autonome sous l’égide du Califat [5].

Le refus de l’Émir : Fidèle au serment de non-ingérence politique prêté en 1852 et entièrement dévoué à l’étude d’Ibn Arabi, ABD EL KADER rejette catégoriquement ces trois offres. Refusant d’être un « roi fantoche » ou l’instrument du grand jeu colonial, il déclare qu’il est « né pour la connaissance et la paix », préférant sa cellule de prière aux couronnes de la terre. Son fils Ali PACHA, prendra la tête des affaires pour le compte de l’Empire Ottoman après son décès et jusqu’en 1918.

Le drame humanitaire de la fin de vie : L’accueil des exilés et le fardeau des dettes

Si l’Émir refuse le pouvoir politique, il ne se dérobe jamais devant son devoir moral. La décennie 1870 est marquée en Algérie par une répression coloniale féroce, culminant avec l’écrasement de la révolte de Cheikh AHEDDAD et d’El Mokrani en 1871. Les confiscations de terres, les séquestres et les famines provoquent un exode massif et désespéré de tribus algériennes vers le Bilad al-Shâm.

L’exode kabyle et l’asphyxie financière

Parmi ces milliers de réfugiés, les populations originaires de Kabylie paient le tribut le plus lourd. Privés de leurs montagnes, spoliés par les lois coloniales, ces survivants arrivent par vagues entières à Damas, suivant leurs pères depuis des siècles et leur anciens chef, Cheikh Ahmed Tayeb BEN SALEM, Totalement dénués de ressources, ne parlant souvent ni l’arabe ni le turc, ils n’ont qu’un seul repère, un seul recours : l’Émir ABD EL KADER [6].

L’afflux est tel que la situation vire à la crise humanitaire. L’Émir refuse de leur fermer ses portes. Il organise l’accueil, distribue des vivres, fournit des vêtements et finance l’installation de ces familles dans le quartier d’El-Amara à Damas ainsi que dans les plaines du Hawran. Pour leur redonner une dignité, il va jusqu’à acheter de sa propre poche des villages entiers pour y établir les exilés kabyles et arabes.

Une fin de vie marquée par les dettes

Cet élan d’humanité et de solidarité absolue va tragiquement causer sa ruine. La compensation que lui verse la France (au titre du parjure subi et des accords de sa libération) et ses revenus personnels s’avèrent dérisoires face aux besoins de milliers de bouches à nourrir[7].Pour maintenir les flux de secours, ABD EL KADER emprunte massivement auprès de négociants damascènes et d’institutions financières, s’endettant lourdement. Les rapports consulaires des dernières années de sa vie décrivent un homme profondément affecté par la détresse de ses compatriotes, menacé d’asphyxie financière et harcelé par des créanciers, tandis que les autorités ottomanes voient d’un œil suspect cette concentration d’Algériens armés autour de lui [8].C’est donc un homme physiquement épuisé, financièrement ruiné par son abnégation, mais spirituellement triomphant, qui s’éteint dans la nuit du 25 au 26 mai 1883. L’Émir ABD EL KADER n’aura pas seulement été le premier chef d’État de l’Algérie moderne, il en aura été, jusqu’à son dernier souffle et au prix de sa propre fortune, le protecteur infatigable des exilés.

Par M. Talal Mohamed Habib MERABET, petit fils (Sobt) de l’Emir Emir Abdelkader, vice-président de la fondation Emir Abdelkader

Références et Sources Historiques

  • [1] Churchill, Charles-Henry, Vie d’ABD EL KADER, 1867. (Ouvrage biographique dicté par l’Émir à Damas détaillant l’organisation de la Smala). Voir également : Aouli, S., Redjala, R., Zoummeroff, P., ABD EL KADER, Fayard, 1994.
  • [2]Bouyerdene, Ahmed, Émir ABD EL KADER : Épopée et Sagesse, Éditions Balland, 2008. (Sur la transition spirituelle et les événements humanitaires de Damas en 1860).
  • [3] Rey-Goldzeiguer, Annie, Napoléon III et le Royaume arabe, Albin Michel, 1977. (Analyse complète des tractations secrètes de juillet 1865 et des rapports du conseiller Ismaÿl Urbain).
  • [4]Foreign Office Archives (FO 78 – Turkey/Syria), National Archives, Kew, Londres. Dépêches et correspondances du Consulat britannique à Damas (1865).
  • [5] Archives de la Sublime Porte, Istanbul (BaşbakanlıkOsmanlıArşivi), Séries Yıldız Esas Evrakı (Papiers du Palais d’Yıldız, 1877). Voir aussi les travaux d’Abdeljelil Temimi sur les relations ottomano-algériennes au Levant.
  • [6] Dr. Helal, Ammar, L’émigration algérienne en Syrie (1847-1920), Alger, 1986. (Ouvrage de référence sur l’installation des réfugiés de l’insurrection de 1871 dans le quartier d’El-Amara).
  • [7] David, Philippe, Les Algériens en Syrie et au Liban (1830-1927). (Détails sur l’asphyxie financière de l’Émir et l’achat de terres pour les exilés).
  • [8] Archives du Ministère des Affaires Étrangères (AMAE), France. Correspondance politique et commerciale, Consulat de Damas / Turquie, volumes de la période 1872-1883 (Rapports sur la détresse financière d’ABD EL KADER et ses requêtes de secours).

 

 

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