Voyage en terre libyenne

Voyage en terre libyenne

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Kheira a 23 ans. J’en ai deux de moins. Nous sommes toutes les deux à la cité universitaire de Ben-Aknoun. Elle fait une licence de Psycho. Moi, d’anglais, via l’ENS. Elle fait partie de mes meilleures amies. Elle est joviale, spontanée, toujours prête à écouter, à aider, pire à prendre les problèmes des autres comme si elle n’avait pas assez des siens.

Sa peau caramel de fille du Sud, ses cheveux frisés et ses yeux rieurs la rendent de suite sympathique.

Mais Kheira, malgré sa joie de vivre et son rire communicatif a grandi sans père et surtout, sans mère. A 23 ans, elle décide d’aller à sa rencontre, en Lybie, car sa mère est libyenne. A la mort de son mari, le père de Kheira, sa mère est repartie dans son pays natal s’y est mariée et eut d’autres enfants. Je ne me rappelle plus comment les contacts se sont établis entre la mère et la fille.

Restée avec son plus jeune frère en Algérie, ils furent recueillis par leur tante paternelle à Ghardaia. De famille aisée, ils ne manquèrent de rien sauf de l’amour de leur mère. La tante, que j’ai bien connue, était une perle : généreuse, aimante, attentionnée, elle leur donna la meilleure éducation possible. Après son baccalauréat, Kheira « monta » pour la première fois à Alger pour s’inscrire à l’université. A l’époque il y avait 3 universités dans toute l’Algérie : Alger, Constantine et Oran. C’est à cette période qu’elle décida d’aller en Lybie, à la recherche de sa mère. J’ai promis de l’y accompagner mais sans rien dire à la mienne ! A l’époque, la pression de la famille était écrasante. L’indépendance du pays acquise en 1962 ne s’est pas prolongée vers les femmes qui restaient soumises à un régime patriarcal très strict. Surtout la mienne. J’ai prétexté des examens pour ne pas rentrer à la maison le week-end et nous voilà parties pour une aventure aussi grande que notre inconscience de jeunes filles à qui rien ne résiste, croyions-nous, avec l’équivalent de 300 Dinars Algériens en devises et un laissez-passer nécessaire à l’époque. Et pour mieux compliquer les choses, on était en plein ramadhan ! C’est vrai que cette période de jeûne était très peu suivie par les étudiants. Nous allions prendre nos sandwichs à la cafétaria voisine de la fac et les mangions dans l’enceinte de l’université avec une cigarette en dessert. C’était tout à fait normal à Alger mais pas tant que ça en Lybie et nous allions le découvrir à nos dépens.

A l’époque, il n’y avait pas de vol direct pour Tripoli, donc nous transitâmes par Tunis où nous passâmes quelques jours merveilleux entre mer, soleil et amis tunisiens retrouvés sur place. Deux jours après nous quittâmes, à contre-cœur, ce havre de paix et de plaisir, destination Tripoli. Nous arrivâmes le jour de l’inauguration du nouvel aéroport ! Il était environ dix-sept heures. La rupture du jeûne avait lieu vers vingt heures. Donc beaucoup de monde pressé de rejoindre leur famille et nous pour attraper le dernier bus qui va à Béni Walid, lieu de résidence de la famille de Kheira. Donc beaucoup de monde pressé mais surtout beaucoup de douaniers et policiers à terre. De temps en temps nous voyions un képi voltiger et un uniforme par terre. On n’en compris la raison que lorsqu’un voyageur libyen nous expliqua que ces fonctionnaires de l’aéroport n’avaient pas l’habitude de marcher sur des sols en marbre et donc glissaient car leurs chaussures ne rencontraient plus la rugosité du sol de l’ancien aéroport. On a bien ri mais pas longtemps car au moment du passage par la police de l’air, le policier qui devait tamponner nos passeports alla chercher son hiérarchique qui nous expliqua que des femmes musulmanes n’ont pas le droit de voyager seules sans homme (s). Il nous confisqua donc nos passeports. « Je vous les rendrai quand vous reviendrez avec un membre mâle de votre famille ». Délestées de nos passeports, nous courûmes récupérer nos valises. Je ne trouvai pas la mienne ! Perdue, volatilisée, à ce jour. De nervosité, je me mis à mâcher mon chewing gum oubliant le ramadhan. Mais pas les douaniers qui se précipitèrent vers moi m’obligeant à ouvrir la bouche. Ce que je fis après avoir avalé mon chewing gum. Ouf, j’ai évité le pire. Il paraît que tout musulman qui ne respecte pas le ramadhan est promené dans la ville avec des boyaux d’animaux autour du cou ! Du coup j’oubliai le choc de la perte de ma valise et nous nous précipitâmes vers le dernier bus qui allait à Tripoli. Nous avions perdu un temps précieux entre la confiscation de nos passeports et la perte de ma valise sans oublier mon examen anti-jeûne.

Le chauffeur, en réponse à notre demande, nous expliqua que le bus pour Béni Walid était déjà parti depuis une heure. Devant notre air désespéré, il nous proposa de nous y accompagner avec sa voiture personnelle après la rupture de jeûne. Il nous déposa dans un café vide où nous passâmes quelques heures à l’attendre avec la crainte qu’il ne viendrait pas. On n’avait pas assez d’argent pour se payer un hôtel et dormir dans la rue à Tripoli était inenvisageable. Dès notre arrivée à Tripoli, une voiture noire de police a stationné non loin du café et nous observait. On connait ce genre de surveillance avec l’Algérie et sa sécurité militaire. Peu avant vingt heures, la ville s’est vidée. Même les policiers sont partis. Tripoli se transforma en ville fantôme. Nous étions toutes seules partagées entre la tranquillité de la ville et la peur de ne pas revoir notre chauffeur après le F’tour.

Vers neuf heures, la ville s’anima. Klaxons, démarrages de malades dont seuls les Libyens avaient le secret : on avait l’impression qu’ils allaient décoller au lieu de démarrer leur véhicule flambant neuf. Les Libyens sont riches mais leur arrivisme était choquant !

Les rideaux des magasins s’ouvraient, les marchés s’animaient, et la voiture de notre chauffeur s’approcha ! Il avait tenu parole. Nous nous précipitâmes vers lui. J’ai eu le temps de dire à Kheira : » tu montes devant car c’est pour TA mère qu’on est là ! ». Je montai à l’arrière et nous voilà parties pour faire 180 kilomètres avec un inconnu, mais soulagées d’avoir échappé à une nuit à la belle étoile à Tripoli avec des frustrés du zizi, à moitié détraqués. Mais question détraqué nous en avions un dans la voiture ! Pendant les trois heures qui nous séparaient de Béni Walid, il a essayé tous les stratagèmes pour se jeter sur nous. Nous faire descendre de la voiture, nous faire acheter des « trucs » dans un marché, balader sa main sur la cuisse de ma copine, etc. Mais il avait à faire à des Algériennes et le harcèlement sexuel, on grandit avec, on le connait, on le possède de A à Z. On lui a fait l’histoire de Shahrazade des Mille et une nuit en le faisant espérer jusqu’aux derniers kilomètres. Arrivés dans la ville, nous avons fait monter un vieil homme dans la voiture pour nous indiquer la maison. Notre chauffeur était furieux mais il ne pouvait plus rien faire devant un compatriote, âgé de surcroit. On en a rigolé pendant des jours.

Les parents de Kheira nous ont très bien reçus. Je me rappellerai toujours de ces pastèques aussi grandes qu’un gamin de 10 ans, des frigo pleins à craquer, des épiceries, des magasins où les vendeurs s’absentaient sans crainte d’être volés. Les Libyens étaient riches financièrement. Mais manquaient de tant d’autres qualités. A l’image de leur président. Il y avait des petits Khadafis partout : arrogants, se croyant au-dessus de tous. Ils disaient que nous les Algériens, nous n’étions pas assez arabes. Pas assez musulmans. Nous leur disions qu’ils n’étaient pas assez humains, tout simplement. La maison de la famille de Kheira était de style traditionnel : des pièces autour d’un patio. : Je devais courir après avoir bien regardé à gauche et à droite qu’il n’y ait aucun de ses demi-frères en vue car sinon ils couraient derrière moi pour m’attraper ! Un truc fou. Après quelques jours à Beni Walid, nous retournâmes à Tripoli mais cette fois pour aller chez la demi-sœur de Kheira ! Dommage qu’on ne l’ait pas suà notre arrivée à Tripoli, en début de voyage. Nous nous serions évité bien des ennuis.

Nous passâmes deux nuits chez elle avant de prendre notre avion pour l’Algérie, via Tunis. Elle était très agréable, très moderne, intelligente. Quelle différence entre les hommes et les femmes de ce pays. Et de beaucoup d’autres pays comme je le découvrirai plus tard. Je me rappelle d’une histoire qu’elle nous raconta et qui m’a beaucoup marquée : pendant l’acte sexuel, le mari couvre le visage de sa femme pour ne pas voir son expression ! Sans commentaires.

Samia Chabane

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