Violation du couvre-feu à Paris le 17 octobre 1961

Violation du couvre-feu à Paris le 17 octobre 1961

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En 1961, le combat de l’Algérie pour son indépendance ne faisait pas seulement rage sur son territoire. La répression de ses ressortissants était menée moyennant désinformation, discrimination et violence sur le territoire algérien, mais aussi en France. Cette année, on célèbre le cinquante-neuvième anniversaire d’une de ces intolérables persécutions : à Paris, on noie les algériens dans la Seine et dans l’oubli.

Ce samedi 17 octobre, un couvre-feu débutera dans les huit départements d’Île-de- France, dont Paris, ainsi que dans huit métropoles. Décrété par le président de la république française, Emmanuel Macron, cette mesure, en réponse à la dégradation de la situation sanitaire, est problématique, pour plus d’une raison. Le choix de la date, toute aussi arbitraire que l’heure de sanction – au plus rapidement et au plus près de la fermeture de la majorité des commerces en grandes villes – ne fait pas tant débat que l’efficacité de la méthode. Pour entraver un virus qui navigue les transports en commun étriqués à l’heure de pointe tout aussi bien que les terrasses chauffées des bars et restaurants à la tombée de la nuit, il semble que l’action du gouvernement ignore un facteur important dans sa solution face à l’augmentation des cas épidémiques. Si l’avis des spécialistes divise, et que l’expérience des différentes nations est trop variée pour déterminer clairement la cause et la persistance des améliorations, une chose est certaine : un couvre-feu le 17 octobre à Paris n’a rien d’anodin.

On pourrait le croire en écoutant l’interview d’Emmanuel Macron, mercredi dernier, où l’annonce du « samedi », premier jour de cette décision d’état, a dispensé le président français de verbaliser la date anniversaire du massacre de 1961. Et si bien même eut-elle été mentionnée, qui l’aurait reconnu ? Qui aurait perçu, d’emblée, l’origine du malaise à l’entente de Paris sous un couvre-feu au 17 octobre ? Chaque année, en France, on oublie, parce qu’il est difficile de se rappeler lorsqu’on refuse d’admettre qu’on a délibérément occulté une partie de son Histoire.

Le 5 octobre 1961, à plusieurs mois de l’indépendance de la colonie française qu’était l’Algérie, dans un contexte où la guerre agitait encore ce territoire sous la désignation euphémique des « évènements », un conseil interministériel à la tête duquel se trouvait Michel Debré, premier ministre du gouvernement de Charles de Gaulle, décrète un couvre-feu. Mais loin d’être aussi vivement disputé par la population française que la décision actuelle, cette fermeture dès 19h se limitait en octobre 1961 aux débits de boissons dont les propriétaires étaient algériens. La préfecture de police de Maurice Papon conseille alors « de la façon la plus pressante » aux victimes de cette réglementation discriminatoire de ne pas sortir la nuit. Cette mise en garde est une menace dont l’exécution se fera dans la nuit du 17 octobre, lorsque trente milles « français musulmans d’Algérie » répondent à l’appel du Front de Libération Nationale (FLN) en formant une manifestation pacifique à Paris. Entre onze mille et quatorze milles personnes sont arrêtées. Réprimés dans une violence inouïe, les « FMA », comme ils sont alors désignés, sont parqués en triage dans des « centres d’identification » au stade Coubertin, au palais des sports et au parc des expositions. La difficulté à déterminer le nombre d’arrestations fait état de la clandestinité des actions de la police à l’époque. Derrière les murs de ces prisons, les violences continuent. La presse, interdite d’accès à ces camps, reçoit au lendemain un communiqué de presse qui réduit l’ampleur des heurtes et accuse le terrorisme nord-africain des dégâts matériels. Mais le même jour, des dizaines de cadavres sont repêchés dans la Seine, confirmant les témoignages rapportant que, dans la nuit, on jetait les algériens par les ponts de Paris. Dès lors, faute de pouvoir encore nier les crimes commis par les forces de l’ordre de l’état français, l’amnésie collective fait foi. La majorité de la presse du pays n’enquête pas sur le sujet et cesse d’évoquer le massacre qu’elle refuse de correctement adresser. Aujourd’hui encore, il est difficile pour ces grands défenseurs de la liberté d’expression d’admettre leur participation au travail d’oubli. Et c’est cela même qui engendre la pérennité de ce déni.

Le bilan, décompté au lendemain de la manifestation pacifique par la Préfecture, était de trois morts. Près de quarante ans plus tard, une enquête nationale française à fait état de quarante-huit noyades d’algériens confirmées lors de la répression. En 1961, le FLN avait recensé deux cents algériens assassinés à Paris entre le 17 et 18 octobre 1961, ce à quoi s’accordent aujourd’hui certains historiens. D’autres font un calcul de plus de trois cent morts. Ce massacre, admis à demi-mot pour la première fois par un chef d’état français en 2012, n’est toujours pas reconnu par la République. L’horreur de cette nuit n’est plus occulté, mais s’il est une chose dont cet « évènement » tragique atteste, c’est que l’omission est une censure bien plus effective que le déni.

Syrine Gouni

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