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Prisons et camps d’internement en Algérie, de Fatima Besnaci Lancou Les missions du CICR dans la guerre d’Algérie 1955-1962

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Prisons et camps d’internement en Algérie, de Fatima Besnaci Lancou
Prisons et camps d’internement en Algérie, de Fatima Besnaci Lancou

« Les Algériens comme les Français, principalement les jeunes générations, ont besoin de savoir. Au-delà des actes politiques de reconnaissance, il y a plus que jamais nécessité d’ouvrir les archives et de permettre et d’accompagner un travail croisé d’historiens des deux rives pour un dépassement de « l’antagonisme des mémoires« , voire « d’une guerre de mémoire » toujours là, vers des « mémoires partagées » », lit-on dans la préface de  Aissa Kadri de l’opus de Fatima Besnaci Lancou intitulé « Prisons et camps d’internement en Algérie » où il est question des « missions du Comité international de la Croix-Rouge (CICR) dans la guerre d’indépendance 1955-1962.

Un ouvrage volumineux de près de 570 pages où l’auteure« précise de manière très rigoureuse la diversité des lieux et de leurs statuts. Elle rend compte de la vie carcérale, des conditions souvent infrahumaines avec quelques moments fugaces d’humanité. »Tout au long des huit chapitres, « dont six traitent des personnes privées de liberté et deux autres des populations civiles déplacées à l’intérieur du territoire algérien ou réfugiées au Maroc ou en Tunisie », renforcés par un grand nombre de questionnements, de photos de camps, de lettres et de tableaux récapitulatifs, Fatima Besnaci Lancou fait d’abord « un état des lieux de la situation générale des internés à partir de la première mission du CICR en 1955 », en mettant en évidence cette « spécialisation des centres » se référant à une sorte de « sociographiedes catégories de populations dominantes qui y sont internés. » On apprendra par exemple que le camp Lodi regroupe les communistes et les syndicalistes ; Paul Cazelles concerne les militants de la bataille d’Alger ; Tefeschoun a vu la création d’une section femmes… Comme on se souviendra – ou du moins l’Histoire – par ces rappels des nombreux lieux de torture et de sévices subis par les militants de la Révolution tels : la ferme Ameziane à Constantine, la ferme Bousselham à Sétif ou encore la villa Susini à Alger. L’auteure reviendra sur l’historique de la création du CICR, rappellera entre autres, les conventions de Genève, la guerre froide, les centres de triage et de transit (CTT), les centres militaires d’internés (CMI), les PAM concernant les camps spéciaux pour les combattants pris les armes à la main, tout en relatant les premiers pas vers le droit humanitaire des prisonniers. Dans un des chapitres, il est question des réfugiés algériens qui se sont rendus en Tunisie et au Marocdès que ces deux pays ont obtenu leur indépendance afin de fuir les violences de la guerre ou les dures conditions de vie en camps de regroupement. A ce sujet d’ailleurs, l’auteure citera les propos du Dr. Mustapha Makaci, co-fondateur du Croissant-Rouge Algérien: «A la suite de la destruction du poste de Shaba qui s’est soldée par la mort d’une centaine de soldats français et la prise de leurs armes, la crainte de représailles a déclenché la première grande vague de réfugiés algériens au Maroc. » Un peu plus loin, il est question du CICR et de son rapport aux populations déplacées dans les camps de regroupement qui vont vivre dans des conditions de misère et d’abandon absolus « loin de leurs lopins de terre » qui vont être, bien évidemment spoliés. Une situation qui fera dire à l’historien Guy Pervillé : « Le déracinement imposé à plus de deux millions de ruraux fut l’une des conséquences les plus graves de la guerre d’Algérie, et une erreur majeure des autorités françaises, illustrant la contradiction entre la logique de la guerre et celle d’une véritable pacification. » Il va sans dire que cet opus très riche en documents, en travaux de recherches, en archives piochées ça et là dans les centres d’archives et les bibliothèques, enrichi aussi par de nombreuses lectures d’autres ouvrages de références mentionnés dans la longue liste bibliographique est un outil important pour tout chercheur ou historien qui voudrait se pencher sur cet épineux sujet des prisons et camps d’internement durant la « guerre d’Algérie. » Un sujet en rapport avec l’Histoire de l’Algérie durant la colonisation, – puis de l’Algérie indépendante -, délicat à aborder, surtout lorsque l’on sait que l’auteure  – et donc sa famille – qui a tenu à en parler, aussi objectivement que « l’exigerait » ce travail colossal d’historien, a en fait abordé une partie de ce vécu dramatique entre camps de regroupement, d’internement, puis de relégation : « J’avais huit ans et mon horizon s’arrêtait là où des fils barbelés délimitaient notre espace, au milieu de nulle part. » Dix missions du CICR qui correspondraient à près de 500 visites de contrôle de ses représentants dans ces lieux d’internement pour raconter une guerre qui n’a pas voulu dire son nom…

Samira Bendris-Oulebsir

Prisons et camps d’internement en Algérie, de Fatima Besnaci Lancou , Editions du croquant, 2018.

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