Nasser Brahimi, expert international et essayiste à Salama « Le superflu me...

Nasser Brahimi, expert international et essayiste à Salama « Le superflu me manque… »

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Nasser Brahimi est né à Paris en 1956 de parents algériens. Après une enfance parisienne, il retourne à Alger jusqu’en 1980. Aujourd’hui, il vit à Rome depuis près de trente ans, où il est expert en communication pour le développent auprès de deux agences des Nations Unies, la FAO et le FIDA.

Au Nord, le Covid 19 dévaste des centaines de milliers de vies, ridiculise les systèmes de santé publique les plus modernes, freine les économies les plus performantes, confine des centaines de millions de citoyens dans leur foyer et menace les moyens de subsistance de millions de personnes. Dans les pays du Sud, les populations, moins nanties et dix fois plus nombreuses, peinent à satisfaire leurs moyens de subsistance et sont particulièrement exposées aux effets de cette pandémie alors que la crise alimentaire menace. La faim  du monde, de Nasser, suscite l’intérêt du grand public à qui il est particulièrement destiné et est chaleureusement salué par les médias. L’analyse éclairante de cet homme de réflexion (car il s’agit bien d’un essai) et d’action (avec de nombreux témoignages de terrain) vient d’être saluée par la communauté scientifique. Il nous a avoué qu’il en tirait une satisfaction tout à fait singulière « Je ne m’attendais pas à tant d’honneurs. »Nous avons voulu faire connaitre à nos lecteurs et discuter avec cet auteur inspiré de cette interruption subite de la vie de tous, de son travail d’expert, de l’écriture et aussi de ce que nous réserverait l’avenir proche.

SALAMA Le jeu de mot du titre de votre dernier livre, La Faim du monde était un peu prémonitoire, non ?

Nasser Brahimi Je ne prétendrai pas que mon dernier ouvrage l’avait prédit comme le font les futurologues de salon via Skype – et pratiquement tous, alors tous, avec une bibliothèque bien garnie en arrière-plan. Mais, dans le chapitre Humains contre bêtes sauvages, il y est clairement montré que l’homme ne cesse d’occuper les habitats naturels, ou territoires des animaux. En transgressant cette frontière entre le domestique et le sauvage, il augmente les sources de conflit et aussi de risques de maladies. Car, il semblerait que tout serait parti des étals d’un marché d’animaux vivants. Cette pandémie, vraisemblablement d’origine alimentaire, serait passée de l’animal à l’homme (zoonose).

SALAMA C’est notre rapport à l’alimentation qui va donc changer et quoi encore ?

NB C’est notre rapport à tout l’environnement qui s’en trouve bouleversé. Ceux qui prétendent que les tendances étaient déjà visibles à l’œil nu se trompent, selon moi. Ou alors, ils enfoncent des portes ouvertes. Ils nous livrent ces évidences comme si c’était le résultat d’une réflexion longuement murie, voire d’un scoop. Non, mais ça suffit de prendre les gens pour ce qu’ils ne sont pas. Même ma boulangère connait le télétravail, la culture bio, et toutes ces pseudo (re)découvertes qu’on lance comme des modes. Heureusement que l’hystérie collective alimentée par une presse sensationnaliste qui « couvrait » ce fléau avec une surenchère d’informations anxiogènes est derrière nous. Ce qui, en mon sens est nouveau, c’est l’accélération de certaines tendances résultant de la nécessité et non plus d’un choix économique ou social. Sous la contrainte, l’humain est capable du pire comme, parfois, du meilleur.

SALAMAPourquoi justement ? Comment ?

NB Pour ne pas tomber en panne, la société a besoin que les Hommes la huilent. Il n’est jamais arrivé que TOUTE l’humanité s’arrête pendant la même période ! Jamais les gens n’ont autant communiqué entre eux, en temps réel. Jamais les commerces, y compris les importations et exportations, n’ont été suspendus, les moyens de transports, voitures, avions, trains et bateaux mis à l’arrêt pendant si longtemps. Jamais autant de lieux de rencontres artistiques, de loisirs, bars, restaurants, hôtels n’ont été fermés de cette manière. Toutes les compétitions sportives ont été annulées. Aucune guerre, aucune catastrophe, aucun fléau n’a mis la planète entière sous cloche. Ça laissera des traces, j’en suis sûr. Ceux qui disent que tout recommencera comme avant me font rire.

SALAMA Alors, qu’est-ce qui va changer selon vous ?

NB Rien ne sera jamais plus fait comme avant. Les gens découvrent la proximité, l’entraide, la solidarité, les circuits courts et d’autres valeurs et activités qui paraissent, à leurs yeux, aujourd’hui essentielles. Oui, c’est un retour à l’essentiel, à ce qui compte vraiment, à l’utile et indispensable. Et ce qui me désole un peu, c’est que l’on ne fera plus certaines choses seulement en passant. Ce superflu, je l’avoue, me manque. On rentrait dans un café, en passant. On se baladait à l’intérieur d’une grande surface, en passant. On fouillait les rayons d’une librairie, en passant. On traversait un marché de fruits et légumes ouun marché aux fleurs, en passant. Dorénavant, toutes les restrictions à respecter et les précautions à prendre en feront forcément perdre l’envie. En plus, faut-il présenter une raison valable qui justifie un déplacement. Alors qu’on n’est jamais aussi bien que lorsqu’on n’a pas de raison précise de marcher, de flâner, d’aller nulle part…c’est cela qui me désole, car ce superflu est tellement nécessaire à l’esprit… ce sens de liberté.

SALAMA  Justement, on y arrive… et la liberté, la politique dans tout ça ?

NB C’est sans doute la grande victime du virus. Partout le couvre-feu sanitaire a donné lieu à une sorte de couvre-feu politique voire militaire, à quelques exceptions près. J’ignore si tous les conflits armés dans le monde ont connu une trêve, mais en tout cas, ce virus est une formidable aubaine pour les régimes autoritaires… Et, même l’espace le plus riche et le plus moderne, l’Europe, peine à laisser de côté, ne serait-ce un instant, ses étroits intérêts nationaux, au moins le temps que cette catastrophe s’éloigne. Ils ont tous cette arrière-pensée « Si on n’est pas morts du virus, on ne voudrait pas, juste après, mourir de faim. » Tous aux Starting Blocks,c’est à qui repartira le premier, au risque d’un dé confinement hâtif, et imprudent, sous la pression des grands lobbies économiques. Et l’ONU, alors normalement chargée de formuler des stratégies destinées à la communauté internationale, se trouve encore plus affaiblie, aujourd’hui, voire menacée et divisée par les querelles des puissants qui n’hésitent plus à s’affronter à visage découvert !D’une manière générale, la certitude des politiques est fondée sur une grande incertitude scientifique.

Par ailleurs, on a constaté que l’explosion du télétravail nourrit de nouveaux appétits. On parle déjà de tél émigrants. Après les territoires entiers, les richesses naturelles, du sol et du sous-sol, et humaines, via la délocalisation industrielle, voilà arrivée la délocalisation numérique ©(un concept que je viens de créer, en passant). Cette mise en concurrence digitale de l’expertise, au niveau international, donnera sûrement lieu à une autre saignée du Tiers monde : une sorte de fuite digitale des cerveaux. Leur travail émigrera, mais pas eux .Les tenants du « Aidons-les chez eux »doivent jubiler à l’heure qu’il est.

SALAMA On n’est pas sortis de l’auberge… on dirait que là, votre optimisme légendaire vacille un peu.

NB Je ne suis pas rêveur d’apocalypse, ni adepte de la collapsologie[1], mais il faut bien être réaliste. La pandémie, certes ne fait pas de différence entre les riches et les pauvres mais les inégalités face à l’accès à la nourriture restent abyssales[2]. Ce gouffre d’injustice existe aussi bien entre pays riches et pays pauvres, qu’entre les riches et les pauvres d’un même pays. Et, n’abordons pas la situation de l’Afrique[3] qui, Dieu merci, pour l’instant, s’en sort bien. Mais l’après pandémie risque de présenter une facture salée, la menace d’une crise alimentaire plane sur tout le continent.

SALAMA Là c’est l’expert, l’auteur engagé qui remonte à la surface…

NB Les gens ont le droit de savoir que cette année passée, les guerres et l’insécurité ont plongé 34 millions d’Africains dans une crise alimentaire des plus aiguës. Le changement climatique et les turbulences économiques, eux, non moins tendres, ont projeté respectivement 26 millions et 10 millions d’Africains dans une grave insécurité alimentaire. À tout cela vont s’ajouter cette année les ravages sur les cultures des criquets pèlerins (particulièrement en Afrique de l’Est) et les impacts de la pandémie du Covid-19[4]. Il n’y a pas de quoi faire la fête.

SALAMA Et pour revenir à l’auteur confiné que vous êtes, que nous mijote-t-il ?

NB Un auteur confiné c’est différent d’un expert confiné qui ne peut pas faire du télétravail ou du smart working avec les agriculteurs. Moi, j’exerce, en fait, un travail de proximité, j’ai besoin de me ressourcer auprès des paysans les plus pauvres de la planète qui ont encore besoin d’accompagnement. On m’a déjà annulé deux missions, une en Afrique de l’Ouest et une autre en Afrique australe. Donc, jusqu’en septembre …

SALAMA avez-vous un projet d’écriture, si oui pourriez vous nous en parler plus  amplement ?

NB En effet, on ne peut rien vous cacher. Je suis actuellement sur une idée qui a déjà reçu une belle appréciation de mon entourage proche.Je peux juste vous dire que c’est un projet éditorial plutôt insolite, destiné à tous publics, qui réunira deux formes de communication et qui s’intitulera… suspens.

Salama Un dernier mot pour nos lecteurs ?

NB En tout cas, une tendance générale se dessine, un peu partout, on peut vraiment parler de transition, non seulement écologique, mais aussi de civilisation. La redécouverte de la proximité, l’écart entre notre perception des dangers qu’encoure la planète et la réalité s’est rétréci. À titre d’exemple, beaucoup pensent poursuivre le télétravail pour gérer leur emploi du temps à leur guise, diminuer leur empreinte carbone, être plus proches de leur famille, de leurs amis et … s’habiller comme ils l’entendent[5].

A l’instar de nombreuses personnalités, de diverses disciplines scientifiques, je n’ai pas attendu le Covid 19 pour m’indigner et tirer la sonnette d’alarme. Je me retrouve dans ce mouvement intellectuel et d’action, qui prend de plus en plus d’ampleur, dans tous les pays, lequel considère que la gouvernance de la planète comme nous l’avons connue jusqu’à présent est obsolète, inégalitaire et nuisible. Elle n’a pas été en mesure d’apporter le bien-être aux humains, outre les dégâts « collatéraux » causés à toute autre forme de vie sur Terre. Il faut changer de manière définitive car, de l’avis des plus avertis, toute réforme ne serait que perte de temps. Un vent nouveau souffle sur la planète. Les gens n’ont jamais été autant réceptifs au changement, c’est le moment opportun !

Pour finir, cette pandémie peut être l’occasion de repenser, maintenant, notre relation à l’homme, à la faune et à la flore. De toute façon, les (grands) systèmes, périodiquement dans la tentative d’un renouveau de façade, ont échoué. Pour que notre protestation aboutisse, et que notre indignation se transforme en action, nous avons besoin du génie, delà créativité et de l’intelligence des jeunes générations, naturellement démocratiques, pour créer ce futur, avec une vision optimiste, positive et constructive qui nous fasse encore rêver et dans lequel eux vivront.

Entretien réalisé par Samira Bendris-Oulebsir

1. Courant de pensée qui postule que tout s’effondrera sous peu…

2 .Rien qu’à voir les files d’attentes kilométriques (!) des plus pauvres pour un panier alimentaire… dans les pays les plus riches. Jusqu’alors, ces scènes étaient réservées aux malheureuses populations pauvres et affamées du Tiers-monde.

3. Avec 17% de la population mondiale, ce continent ne connait que 1,2% de cas de Covid 19.

 4. Rapport sur la sécurité alimentaire dans le monde du Réseau mondial contre les crises alimentaires 

 5. Un sondage indique, à grande surprise, comme première raison de poursuivre le télétravail est :


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