Myassa Messaoudi, militante féministe et auteure

Myassa Messaoudi, militante féministe et auteure

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« Le dogme menace la démocratie et œuvre à maintenir les femmes dans une situation d’infériorité sacralisée »

Diplômée de la Sorbonne et traductrice auprès d’ambassades et organismes internationaux, Myassa Messaoudi est également militante engagée pour les droits de l’homme. Féministe convaincue, elle a écrit un roman  assez polémique et – disons-le – un tantinet brutal : « C’est mon choix ! », disent les femmes soumises. Dans cet entretien qu’elle nous a accordé à l’occasion du 8 mars, elle développe une critique virulente à l’égard du patriarcat, du code de la famille, des bigots politisés, des faux démocrates… et montre son rejet d’un « 8 mars agapes-fleurs et chocolat ».

Salama: Le 8 mars, la journée internationale des femmes, est aussi une occasion de faire le bilan des luttes « féministes » de par le monde. En tant que féministe engagée, quel en est votre constat ?

Myassa Messaoudi : Le 8 mars est la journée dédiée aux luttes des femmes. Ce n’est pas la fête des femmes. Il ne s’agit pas d’offrir des fleurs ou du chocolat, mais de célébrer et de rappeler l’histoire des luttes féministes pour les droits des femmes à travers le monde. Le 8 mars est aussi dédié aux femmes dans leur immense diversité afin de lutter contre les stéréotypes qui veulent en faire une représentation mentale suggérant qu’elles ont des qualités propres à leur sexe, à savoir douceur, dévouement et maternité. Les femmes ont leurs personnalités propres, des croyances, des couleurs de peau,  et des métiers différents. Dresser un bilan des luttes féministes à l’aune de la mondialisation, de la recrudescence des extrémismes politiques et religieux est un vaste programme. Disons que l’ouverture systématique  des marchés a entrainé une mise de côté des droits et des protections sociales. La mondialisation a des effets négatifs sur les dépenses publiques, de santé et d’éducation. Comme les femmes ont besoin des programmes sociaux, elles sont directement impactées.  Quant à l’extrémisme religieux, sa qualité de dogme menace la démocratie et œuvre à maintenir les femmes dans une situation d’infériorité sacralisée. Il empêche le droit des femmes à l’éducation et à l’appropriation de leurs corps. L’intégrisme se nourrit des inégalités et des discriminations racistes.

SALAMA:Qu’en est-il justement des musulmanes vivant en Occident,  notamment en France où le débat sur l’Islam prend parfois des tournures scandaleuses ?

M.M En France, les musulmans sont pris en otage par les salafistes qui se sont autoproclamés porte-paroles de la communauté. Ils se livrent à une lecture archaïque de l’Islam. L’orthopraxie tapageuse est présentée comme la norme. Ce rapt de la représentativité nuit à l’Islam comme religion de paix et de spiritualité. Les derniers sondages parus dans le monde montrent un rejet  alarmant de la part des Français de la religion musulmane, jugée inapte à la modernité et au vivre ensemble. Les racismes prolifèrent sur ces tristes constats. Mais j’aimerai quand même préciser qu’actuellement, en France, émerge une génération de réformateurs qui prônent un Islam capable de vivre avec son temps. J’aimerai citer, à cet égard, Kahina Bahloul, la première femme imam(e) de France. Elle est non voilée, et sa mosquée est mixte. Ghaleb Bencheikh, le célèbre théologien, fait une lecture extraordinairement ouverte et éclairée de l’Islam.

SALAMA:Vous êtes d’origine algérienne et vous suivez de très près l’évolution de la condition des femmes dans ce pays. Peut-on dire que ça s’améliore, surtout avec le Harak qui semble amorcer un changement notable de mentalités ?

M.M Je suis franco-algérienne, et, à ce titre, fortement concernée par la situation des femmes dans mon pays d’origine. D’autant plus que le code de la famille algérien tout inique et scandaleux qu’il est, est applicable dans le pays qui se réclame des droits de l’homme. En effet, des conventions signées entre la France et l’Algérie permettent l’exécution de clauses totalement abusives à l’égard des femmes françaises ou issues de l’immigration mariées à des Algériens. Je joins ma voix et mes efforts aux Algériennes pour qu’enfin soit abrogé ce code insultant pour la dignité des femmes.

Le Harak a donné une impulsion extraordinaire à une révolution qui n’a pas encore dit son dernier mot. Les femmes algériennes ont prouvé, une fois encore, qu’elles sont  incontournables. Il y’a un féminisme algérien qui ne se dément pas à travers le temps et l’histoire. Je suis moi-même le produit de cet héritage. C’est le combat de nos ainées qui a permis la continuité de cette lutte en faveur de l’égalité femmes-hommes devant la loi. Je suis de près tous les collectifs féministes mobilisés sur place. Un carré féministe, place de la république à Paris, assure lui aussi une permanence et un soutien inconditionnel aux féministes du pays.

SALAMA: Vous êtes aussi romancière. Et votre roman « C’est mon choix », disent les femmes soumises, paru aux éditions Koukou, est une attaque frontale à nombre d’archaïsmes dont souffrent les sociétés dites arabo-musulmanes. Pouvez-vous nous en dire plus ?

M.M Mon roman est une invitation et un voyage dans les tréfonds de l’Algérie au féminin. C’est une immersion introspective dans les réalités sociales de la femme algérienne. C’est un tête-à-tête avec le pays que j’ai voulu franc et sans concession. Il y est question de tout ce qui entrave et enchaîne les femmes. Je comprends le poids du patriarcat et ses déluges pour les avoir observés dans beaucoup de foyers algériens. Les femmes, lorsqu’elles intériorisent leur infériorité, deviennent leurs pires ennemies.

C’est aussi une invitation adressée à toutes les femmes de se libérer du religieux…

M.M Les femmes doivent se méfier de l’instrumentalisation d’où qu’elle vienne. Des marchands de la foi, en passant par les bigots politisés, jusqu’aux faux démocrates. L’implication des Algériennes, dans les dures luttes qui engagent le pays, ne doit pas leur faire oublier que des tractations à leurs dépens peuvent se conclure à tout moment. Le patriarcat n’est que privilèges masculins, il est tentant  pour beaucoup de ruser en vue de le maintenir. Quant au religieux, il suffit de séparer la religion de l’État, pour que l’Islam retrouve enfin sa spiritualité, et le citoyen ses droits individuels. Sans égalité femmes-hommes, l’Etat de droit tant espéré s’avérera une belle utopie.

H. F.

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