Les choses Fugaces

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Avec Little Palestine, journal d’un siège, Abdallah Al-Khatib filme les dernières années du camp de Yarmouk, ville martyre de la guerre civile syrienne.

Le camp de Yarmouk en Syrie abritait avant la guerre et depuis 1958 près de 160 000 réfugiés palestiniens. Assiégé par les forces de Bachar El-Assad à partir de 2013, 180 personnes y moururent de faim. En 2015 le camp fut investi par Daesch avant d’être rasé par les troupes loyalistes. Sa population dispersée, il ne reste aujourd’hui quasiment rien de ces 60 ans d’Histoire. C’est dans ce contexte désastreux que Abdallah Al-Khatib, anciennement employé des Nations Unies et résidant de ce camp, décide de prendre une caméra pour la première fois afin de filmer la vie quotidienne de sa ville pour, selon ses propres mots, « chercher du sens ».  

Little Palestine s’ouvre par un point de rupture : le réalisateur improvisé découpant au ciseau sa carte de l’ONU, geste de colère jeté à la communauté internationale pour son inaction. Ensuite, un terrifiant fondu enchainé résume le déroulement du conflit et le cheminement du camp vers sa nouvelle et tragique situation faisant disparaître les gens d’une rue, laquelle se dote par un autre fondu d’un sinistre barrage. Image terrible d’une ville que la guerre vide de son peuple et de sa vie.

C’est ainsi qu’Al-Khatib filme au fil des jours le quotidien des habitants de Yarmouk, leurs débats, leurs tentatives de révoltes, leur répression ainsi que comme il le dit lui-même « les choses fugaces » les détails, les petits moments de bonheur ou de grâce rapidement emporté dans le flot de l’Histoire, comme une fête de mariage ou un concert en plein air.

Le film aborde frontalement les souffrances des assiégés tout en se gardant de sombrer dans le voyeurisme et la complaisance (le bombardement de la ville est ainsi mis en ellipse). Au dire des habitants, le pire fléau qu’ils subissent est la faim. Ce fléau, Al-Khatib le représente par des images fortes et lourdes de sens : un vieillard raclant un pot à la cuillère pour recueillir le peu qui reste de miel, des cactus s’arrachant au marché, une vieille dame diabétique dont le sang tarde à perler depuis son doigt.

Dans la plus pure tradition du Cinéma-vérité, la caméra capte les ravages de la guerre et ce qu’elle fait aux esprits et aux corps mieux qu’aucun film de fiction ne pourrait le faire. Un plan sur le pied esquinté d’une fillette en dit beaucoup plus que des années de futur pathos hollywoodien sur le même sujet. Pas de violons larmoyant ici, pas d’acteurs épleurés singeant la douleur. Tout est sobre, digne. On est même frappé par l’incroyable stoïcisme dont font montre ces enfants racontant sans sourciller leur rêve de nourriture ou de résurrection d’un être chers. Combien de gros studio auraient montré des enfants se comporter comme ça ? Pas grand nombre.

On se demande souvent à quoi sert le cinéma. Little Palestine nous montre qu’il peut servir à cela. Capter les multiples éléments qui font une vie, un lieu, une société, un peuple, avant que ces choses ne disparaissent à jamais. Nul besoin d’avoir fait de grandes études de cinéma, ou d’avoir une connaissance accrue de la réalisation. Tout le monde peut prendre une caméra et filmer la vie contre l’oubli de façon que les êtres et les choses ne meurent jamais vraiment. C’est le beau message de Little Palestine.

David Olivesi

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