La voix d’Aida : une voix pour la mémoire

La voix d’Aida : une voix pour la mémoire

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Jasna Đuričić  dans le film La voix d’Aïda  DR Condor Distribution

Des nouvelles du cinéma bosniaque avec ce film revenant sur un traumatisme historique majeur. La rareté du cinéma bosnien, qui jadis florissant ne s’est jamais remis de la guerre et de l’éclatement de la Yougoslavie, rend encore plus précieux l’apparition de ce film jetant un regard froid et sans ambivalence sur un des évènements les plus graves de l’histoire européenne récente, le massacre de Srebrenica

La rareté du cinéma bosnien, qui jadis florissant ne s’est jamais remis de la guerre et de l’éclatement de la Yougoslavie, rend encore plus précieux l’apparition de ce film jetant un regard froid et sans ambivalence sur un des évènements les plus graves de l’histoire européenne récente, le massacre de Srebrenica. Ce massacre, événement majeur de la guerre de Bosnie-Herzégovine, avait été perpétré en juillet 1995 par l’armée serbe de Bosnie après la prise de la ville pourtant déclarée zone protégée par l’ONU. Plus de 8000 civils musulmans furent assassinés, constituant une tache indélébile dans l’histoire d’une Europe qui s’était pourtant reconstruite après 1945 au son de « plus jamais ça ».

Il ne fallait pas moins que Jasmila Zbanic, survivante du siège de Sarajevo, déjà réalisatrice de plusieurs films sur la guerre (Sarajevo mon amour ; Les Femmes de Visegrad ; One day in Sarajevo) pour prendre à bras le corps ce sujet épineux.

L’histoire est celle d’Aïda (Jasna Đuričić), traductrice bosnienne vivant à Srebrenica, travaillant pour la mission de l’ONU sur place, et cherchant à utiliser sa position pour mettre son mari et ses fils à l’abri alors que les troupes serbe menées par le sadique Ratko Mladic (Boris Isakovic), « boucher des Balkans » commence à déporter et exécuter les habitants de la ville.

Inspiré de l’ouvrage Under the UN Flag de Hasan Nuhanovic, La voix d’Aïda reconstitue la mise en place du massacre. La lâcheté des troupes de l’ONU et de l’OTAN, confinant parfois même à la complicité est un élément central de l’histoire. Un sentiment de malaise nous accompagne à la vue du contraste entre les très jeunes casques bleus en short entièrement dominés par les barbouzes serbes qui entreprennent leur travail funeste sous leurs yeux impuissants.

Un autre registre important du film est celui de la dureté des conditions des réfugiés bosniens que la réalisation cherche à retransmettre : leur promiscuité, la précarité intense où ils se trouvent (pas de toilettes), la concupiscence des soldats serbes, des plans longs sur la foule en plein soleil, sous le chant des cigales, traduisant une chaleur écrasante.

A ce titre, le film a l’intelligence de ne pas présenter les réfugiés comme une masse informe. Que ce soit une femme qui accouche, un homme qui sombre dans la paranoïa, un autre qui ne veut pas se séparer de sa vache, un adolescent qui tente de se déguiser en femme ou un enfant qui porte un énorme lapin, ici chacun semble avoir sa propre histoire. Derrière chaque victime il y a une vie qui mérite d’être racontée.

Prise au milieu de cette tourmente, Aïda, figure emblématique de la Mère courage, navigue entre les 2 mondes : celui de l’ONU où sa position semble lui donner un statut privilégié et celui des réfugiés auquel elle est sans cesse rappelée. Dans ce parcours tragique, nous voyons en même temps qu’elle ses croyances dans les Nations Unies peu à peu se briser en même temps que l’espace dans lequel elle évolue semble se rétrécir (passant depuis les surcadrage des couloirs froids aux hangars obscurs où elle tente de cacher sa famille).

Il y a quelque chose de vraiment déchirant à voir Aïda se débattre en vain pour sauver son mari et ses fils, les contraindre en même temps qu’elle-même a toute sorte de compromissions (que ce soit la destruction des photos ou du journal intime ou la proposition de tirer une balle dans le pied de ses fils, voir même le choix cornélien de l’enfant qu’elle peut sauver). La chose est d’autant attristante qu’elle est parfaitement vaine. Il n’y aura aucun happy-end pour rassurer le spectateur, le laissant seul avec nul autre consolation que celle de la révolte.  

Sobre et intelligent évitant (à quelques rare exceptions près) les écueils du pathos, La Voix d’Aida est la voix d’un peuple hurlant pour que les morts ne soient pas oubliés et que justice leurs soit rendue. A une période où en Bosnie même des politiciens viennent à minimiser ce qui fut reconnu comme un génocide, La voix d’Aida s’impose comme un film absolument nécessaire pour la perpétuation du devoir de mémoire.

David Olivesi

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