La culture ne peut pas être confinée

La culture ne peut pas être confinée

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« Le chant d'Ahmed » de Foued Mansour. crédit photo: Manifest

Moins de deux heures avant l’annonce du second confinement français par le président Emmanuel Macron, tandis que les brasseries de Paris se remplissaient pour un dernier verre avant l’allocution redoutée, une poignée de réalisateurs et acteurs ainsi que le député Jean-Félix Acquaviva ont préféré donner vie à la culture pour une ultime projection.

A l’écran, c’est un palmarès réduit que le festival itinérant les Nuits Méditerranéennes est venu présenter : deux courts métrages au lieu de six en raison du couvre-feu qui sévit alors depuis plus d’une dizaine de jours. Les salles de cinéma des métropoles touchées par cette restriction en ont tout particulièrement pâti, contraintes à sacrifier les séances à haute fréquentation du soir au moment où les français retrouvaient tout juste le chemin des cinémas. Malgré cela, le mois d’octobre représente la plus forte fréquentation des salles depuis leurs réouvertures à la suite du premier confinement, avec 8,5 millions d’entrées, selon un rapport du CNC. Les films français, pour leur part, ont bénéficié de l’absence des géants américains, avec le report des blockbusters prévus pour cet automne au printemps 2021 (tel que The Batman, Black Widow de la franchise Marvel, James Bond ou encore le dernier de la série Conjuring). Mais cette conjecture n’est opportune qu’à condition que les productions et la distribution soient maintenues. Hors, avec le second confinement en France que l’on craint de voir se prolonger dans le mois de décembre, la fermeture totale des salles de cinéma met à mal un septième art déjà meurtri. C’est dans ce contexte que, le 28 octobre à 18h30 au cinéma d’art et d’essai Le Grand Action à Paris, le réalisateur Foued Mansour et l’acteur Mohammed Sadi ont pu, de justesse, présenter Le Chant d’Ahmed à l’assistance. À leurs côtés pour la double projection – avec le second prix, Irjain Maradona du palestinien Firas Khoury – se trouvaient Gautier Rejou, représentant de France Télévision et Jean-Félix Acquaviva, député à l’Assemblée Nationale.

À la suite de la programmation, tandis que Emmanuel Macron commençait une allocution au dénouement attendu, le parlementaire s’est entretenu avec Salama. Interrogé au sujet de l’impact de la pandémie sur la culture, Jean-Félix Acquaviva est pragmatique : « Le problème de la crise sanitaire c’est, qu’évidement, ça va, soit nous amener à reporter les évènements, soit à les reconfigurer différemment pour éviter qu’il y ai l’arrêt de ce lien social, de ces évènement là […] Mais on ne lâchera pas prise, » a-t-il poursuivit. « On ne peut pas confiner la culture. » Les arts du spectacle et de l’audiovisuel, que les gouvernements tendent, dans ces temps difficiles, à qualifier de non-essentiel, ont tout particulièrement besoin de l’État, mécène premier de la culture locale et conservateur de son patrimoine. « On essaie de maintenir des financements publiques, des politiques publiques pour diffuser, transmettre la culture, la création. Surtout dans le domaine, évidemment, à la fois de la création cinématographique et l’ouverture vers le monde, parce que pour [la Corse], c’est essentiel. » Selon le député, les politiques de la culture, aujourd’hui, sont proactives : « tous ces objectifs sont des objectifs intégrés. Et du moment qu’on a des objectifs intégrés qui touchent, et à la majorité du territoire, et à l’éducation, et aux retombées économiques, et, évidement, à la création culturelle, on ne lésine pas sur l’idée d’intégrer les moyens pour le pérenniser, ça oui. […] Sous l’angle audiovisuel, on est plus sur l’incubation, création – aider les créateurs – et après, il y a un aspect […] « Corse, terre de cinéma », puisque c’est un cadre d’action d’accueil de tournage. » Le but est aussi d’avoir « une culture, non pas de muséum, mais une culture vivante, réelle, quoi, et qui vit avec son temps. »

Irjain Maradona de Firas Khoury. Crédit photo: Lights On

Bien plus ouverte qu’on ne le soupçonne et riche d’une communauté loyale à son territoire et à la Mare Nostrum, l’île de Beauté connaît ses valeurs premières : un panorama d’exception, une histoire nourrit par plusieurs civilisations et un emplacement sur le bord sud de l’Europe, entre deux continents qui peinent à exploiter la complémentarité de leurs acteurs culturels contemporains. Mais ce potentiel dans l’interdépendance, les corses le conçoivent. Pour expliquer ce rapport, le député prend pour exemple le court métrage de Foued Mansour, grand prix du festival les Nuits MED, qu’il venait alors de visionner. « Dans Le chant d’Ahmed […] pour les corses, il y a un effet miroir. Parce qu’en fait, on se reconnait beaucoup dans l’image d’Ahmed. Il y a beaucoup de similitude entre le déroulé du prisme d’Ahmed, dans le contexte avec le jeune, etc… et les corses qu’on a connu des années cinquante, soixante, soixante-dix et les jeunes générations ; les évolutions des corses insulaires aujourd’hui. » Dans ce pot commun de culture, l’idée serait alors pour la Corse de faire le pont, par l’accueil et la promotion : « c’est déjà en tant que tel un résultat essentiel culturellement, humainement, sociétalement, par rapport à ce qu’on entend être la Méditerranée. Et ce n’est pas simplement qu’une image ou un propos de circonstance […] Il peut y avoir des moyens logistiques, des moyens financiers pour accueillir des tournages. Il peut y avoir des collaborations communes. On peut imaginer des productions communes, donc. Il y a quand même une histoire qui existe aussi entre le Maghreb et la Corse, il y a des regards croisés à avoir, […] des dizaines de possibilités de collaboration, de thèmes communs que l’on peut trouver. » La collectivité de Corse, gérée par la majorité territoriale dont Jean- Félix Acquaviva fait partie, a bien compris cet enjeu. « Donc, il y a beaucoup de chose qui plaident dans des collaborations et, très honnêtement, contrairement à ce qu’on pense, la Corse y est prête depuis un moment. » Comme souvent, l’élan culturel précède la mise en place des grands chantiers. « En tant que politique, on se plaint souvent, en Corse, que les grandes puissances européennes n’ont pas de projet méditerranéen au sens noble du terme : politique, économique, environnemental, culturel. S’il y a bien un axe sur lequel on peut développer des actions qui peuvent donner corps par l’image, par la création, à une identité commune et même, peut-être, des réflexions plus loins, c’est bien l’audiovisuel et la cinématographie. » Secrétaire national du parti autonomiste Femu a Corsica en plus de son mandat de député à l’Assemblée Nationale, Jean-Félix Acquaviva, reste très attaché à sa région où il a été maire pendant une décennie de Lozzi, la plus haute commune de Corse. Mais s’il suit de prêt le festival de cinéma de ses montagnes, Sinecime, il est aussi présent pour cette finale projection du festival des Nuits MED où toute la Méditerranée était à l’honneur.

Gautier Rejou, Alix Ferraris et Francescu Artily au CNC. Crédit photo: Syrine Gouni

Plus tôt dans l’après-midi, c’est le Centre national de cinéma et de l’image animée (CNC) qui avait accueilli l’équipe des Nuits Méditerranéennes pour une séance « partage d’expérience ». Alix Ferraris, directeur du festival itinérant et président de la Diffusion KVA – association responsable du dispositif Talents en Court pour le territoire Corse – a pu alors présenter à un publique de jeunes passionnés, professionnels du cinéma et intermittents du spectacle autodidactes, trois productions accompagnées de leur réalisateur, scénariste ou acteur pour en parler. La pandémie, omniprésente sur les visages masqués, s’est fait doublement sentir dans l’absence de Alexis Manenti, lauréat du César du meilleur espoir masculin 2020 qui, malade, a préféré participer par prudence virtuellement au dialogue avec l’audience du CNC. Acteur de longue date, il est revenu sur sa participation inopinée en tant que scénariste dans le court métrage de Ladj Ly, Les Misérables. Le succès de ce film de seize minutes a permis une seconde production, en long-métrage cette fois, dans laquelle Alexis Manenti a reprit sa place à la table d’écriture et devant la caméra, dans le rôle d’un policier caïd. Le film, nominé aux Oscars, primé à Cannes et vainqueur de quatre Césars, fait le récit des premiers jours d’un policier à la BAC en Seine-Saint-Denis, au sein d’une équipe qui enchaîne les bavures. Reconstruite, du court au long, l’histoire est toute autre mais reste la même. Pour Francescu Artily, présent au CNC, la transition s’est faite, non pas du court au long, mais du documentaire à la fiction. Le réalisateur, habitué du cinéma du réel, s’est lancé dans le drame avec la résidence d’écriture « Med in scénario », dont il a remporté le prix France Télévision en 2018. Au côté de Gautier Rejou, conseiller de programme à France TV qui a accompagné son projet, Pour que rien ne change, il a retracé les étapes qui ont permis la cristallisation d’un scénario qu’il a passé encore une année à réécrire. Chargé, à la suite de la remise du pré-achat de quinze mille euros – soit mille euros par minute de film -, d’accompagner Francescu Artily et ses producteurs afin de valider un projet « visible et diffusable », le conseiller de France Télévision a patiemment détaillé le rôle de la société nationale auprès des créateurs. Il a ainsi, avec l’exemple du court métrage Pour que rien ne change, décrit le type d’intervention que la chaîne entreprend dans le cas de figure d’un achat avant la production, et a expliquer comment les réalisateurs pouvaient proposer leurs projets, indépendamment, à France Télévision. Mais la mission première du pôle court métrage est avant tout de pousser les réalisateurs à aller plus loin par la suite. Les projets « prêt à diffuser » sont donc privilégiés afin d’offrir, comme l’a expliqué Gautier Rejou, le meilleur soutien possible, tout en préservant la liberté de création des talents.

Syrine Gouni

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