Kasbah, mon amour

Kasbah, mon amour

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La Kasbah, je l’ai dans la peau. J’y suis née, y ai grandi, m’y suis mariée, y eut tous mes enfants et y mourrai inch’Allah.

Les mains croisées sur son ventre tenant encore le chapelet qu’elle égrenait à notre arrivée, elle nous parla encore de son enfance, trop courte, dans les dédales de la Kasbah où elle apprit très tôt sans trop les comprendre, les interdits dans lesquels devait se confiner sa féminité.

 Entre deux boukalate, d’une voix émue, Mouima parlait de ces longues veillées sur les terrasses, entre voisines et cousines, où justement, entre deux boukalate, elles parlaient de leurs expériences, de leurs rêves, de leur pénible quotidien, enfermées,  au service des hommes de leur famille en attendant qu’un autre homme, leur mari, vienne les libérer pour mieux les asservir.

 Quel miracle que cette poésie divinatoire qui déliait les langues, renforçait les liens et animait les soirées d’été, du Ramadhan ou tout autre rencontre de femmes avides de rire, d’insouciance, de légèreté. On y riait beaucoup mais parfois on y pleurait aussi car les boukalate étaient comme la vie, un mélange de miel et de vinaigre « Marra khaloumarraaâsel ».

Chaque Boukala était l’occasion pour se dévoiler, de parler de ses états d’âmes, chercher réconfort auprès des autres ou les conseils de celles qui en avaient déjà fait l’expérience.

Après minuit, quand tout redevient silence, les femmes s’approchent des bords de terrasse où elles ne peuvent plus être vues, et lancent une fève en récitant la formule magique : yafal, yafalfal, yafatehlakfel, illakheiroullarir, n’tenkbihyafal » « Oh présage, fils de présage, toi qui en ouvre les portes, en bien ou en mal manifeste-toi ». Au premier signe, bruit, elles interprètent le présage et le commentent longuement. L’aboiement d’un chien signifie les médisances, le bruit d’une clé, la fortune, des chats qui miaulent ou s’affrontent annoncent un combat, une lutte en cours ou à venir… etc. Je me rappelle que pendant la guerre de libération, mes tantes, cousines et voisines se rencontraient souvent sur notre terrasse et une soirée, après la séance de Boukala, quand la ville retombait dans un sommeil profond, ma mère jeta sa fève. Surgis de nulle part, des chats commencèrent une lutte qui nous glaça d’effroi. Puis l’un d’eux tomba lourdement à terre en miaulant de douleur. Toutes se sont tues en regardant ma mère car elles comprirent le présage. En effet, mon père qui était à la guerre, dans les montagnes deKabylie, fut tué au cours d’une bataille contre des soldats français. On était en 1959 et il mourut cette année-là.

Plus tard, après l’indépendance, on était tous en Kabylie pendant les vacances de printemps. Nous organisâmes une soirée Boukala avec mes tantes et cousines. Après minuit, chacune de nous jeta sa fève et attendit son présage. Une cousine qui avait au moins cinq années de plus que nous et donc en âge de se marier, eut le présage le plus comique mais le plus dramatique de la soirée : à l’époque, il n’y avait pas de toilettes en Kabylie. Les gens faisaient leurs besoins dans la nature. Une tante qui eut une pressante envie d’uriner se mit derrière un arbre proche et expulsa son jet bruyamment. Nous étions partagées entre l’envie de rire et le présage catastrophique qu’il signifiait. En un mot et pour résumer la suite, ma cousine se maria mais eut une vie de merde ! Une belle-mère et des belles-sœurs tyranniques, un mari volage qui décéda d’une cirrhose après lui avoir fait 4 enfants.

Quelques mois après, lors d’une réunion familiale, je lui présentai mes condoléances et essayai de lui dire à demi-mot que ce n’était pas une perte et qu’elle pourrait enfin avoir une vie plus agréable. Elle n’était pas d’accord. Je la laissai dans son masochisme sans rien ajouter. Syndrome de Stockholm.

Pendant les séances de Boukala, nous croyions dur comme fer en cette poésie divinatoire et en ces présages nocturnes. Et ça continue …

Regroupées autour d’une meïda, nous regardions le doux visage de ma grand-mère où la vieillesse n’avait pas réussi à creuser ses sillons destructeurs. La peau était douce, claire, et les yeux, selon les périples de son récit, s’illuminaient ou au contraire, se voilaient d’une infinie tristesse. Mais à aucun moment sa voix ou son expression n’ont exprimé un quelconque regret. Bien au contraire, son rire venait rappeler à tous qu’elle était là et bien contente d’y être.

Comme son rire était communicatif et ses plaisanteries agréables !

A treize ans elle commença à se voiler et à préparer son trousseau de future mariée, en brodant, tricotant, crochetant. Cette période nourrie de rêves, d’espoirs et de promesses a été la plus heureuse de son existence. Elle portera toujours en elle ces moments d’insouciance, de plaisirs partagés avec ses cousines et voisines, sur les terrasses. Les corvées de préparation annuelle du quintal de couscous qu’on roule, passe à la vapeur et sèche au soleil étaient des moments d’entraidemais aussi de joie partagée et de confidences volées.

Chaque famille avait son jour de couscous et toutes étaient là pour aider. Ces moments de rencontre étaient multipliés par les séances de Rechta, lesgâteaux orientaux confectionnés pour les cérémonies de mariage, circoncision, Aïd… etc.

L’acceptation des évènements, heureux ou malheureux, sa résilience, étaient sa force. Elle ne se plaignait jamais ou si peu que je ne m’en souviens même pas. Elle a traversé des épreuves insupportables avec son mari qui l’a épousée en seconde noce afin d’oublier sa première femme à laquelle il était très attaché et qui venait le réveiller la nuit, dans ses cauchemars. Elle l’entendait évoquer son nom mais restait muette, immobile pour ne pas le réveiller. Elle devait continuer à assumer son rôle de « fille de famille », Bent Ed dar contre sa rivale, une fille qu’il connut à son travail donc endehors du cadre familial, Bentberra.

Pendant des années elle lui pardonna car elle l’aimait très fort et le craignait par-dessus tout, jusqu’au jour où elle tomba malade : cancer de l’utérus ! Du jour au lendemain elle s’éloigna de lui. Elle voulait souffrir loin de lui, finir sa vie en son absence. Elle voulait garder son énergie pour ses derniers jours, semaines ou mois selon ce que Dieu aurait décidé pour elle. Elle lui avait trop donné mais ne regrette rien. Sauf ce pèlerinage qu’elle voulait faire pour conclure sa vie de croyante. Elle en rêvait mais lui ne voulait pas. Il n’aimait pas les Saoudiens : « je préfère donner mon argent aux pauvres de mon quartier plutôt que d’enrichir ces corrompus ». Elle s’exila chez sa fille aînée qui avait plusieurs filles donc qui pouvaient la prendre en charge, ce qu’elles firent jusqu’à son dernier soupir.

Elle sut qu’elle allait mourir le jour où elle se réveilla de sa deuxième opération et qu’elle retrouva sa tumeur, énorme, qui continuait à coloniser son ventre. Avec la même résilience, la même clairvoyance, elle se prépara à la mort, jusqu’à donner le menu du jour de son enterrement. Elle n’oublia personne : ceux qui venaient de loin, les proches, le menu du jour de son enterrement mais aussi celui du troisième jour où les femmes peuvent enfin se rendre au cimetière.

Juste après son enterrement, mon grand-père fut pris de crises de toux. Il mourut six mois après, sans souffrir. Ses derniers jours de vie, il les « passa » dans sa cellule de condamné à mort, car il était retourné en pensée, à cette période qui a dû le marquer mais dont, bizarrement, il parlait peu. De plus il ne s’exprimait qu’en français : Chaque visiteur qui s’approchait de lui, il lui demandait le numéro de sa cellule. Lui qui était si craint par tous, il est devenu doux comme un agneau et nous a fait beaucoup rire pendant les quinze jours où il est tombé malade. Dommage que ma grand-mère ne rencontra jamais l’homme qu’il était devenu.

Samia Chabane

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