ENTRETIEN AVEC JACK LANG « J’ai un lien très fort avec l’Algérie...

ENTRETIEN AVEC JACK LANG « J’ai un lien très fort avec l’Algérie »

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A l’occasion du lancement de l’éblouissante exposition intitulée : Biskra, Sortilèges d’une Oasis qu’abritera le prestigieux Institut du Monde Arabe à Paris entre le 23 septembre 2016 et le 22 janvier 2017, Jack Lang, Président du Haut Conseil d’Administration de cette éminente institution parisienne, nous accorde une palpitante interview autour des rapports qu’entretient l’Institut du Monde Arabe avec l’Algérie. Jack Lang nous livre également un regard intime sur le pays grâce auquel il a pu lancer sa carrière en politique durant la Guerre d’Algérie.

L’Institut du Monde Arabe inaugure sa saison culturelle 2016-2017 par une grande exposition consacrée à la ville de Biskra, pour quelles raisons ?

Tout simplement parce que l’Algérie est un grand pays arabe et ami.En effet, cette ouverture de notre saison culturelle sur une ville algérienne  est symbolique et emblématique. Le choix d’un sujet est souvent le fruit de rencontres.Le directeur du Musée de l’IMA, M. EricDelpont,s’est lié d’amitié avec maitre Salim Bécha, notaire de profession et originaire de Biskra, qui est l’un des mécènes de l’exposition et à l’origine de l’idée même de cette exposition.Maitre Bécha amis à la disposition de l’IMA,pour les besoins de cette exposition, de nombreux documents et des pièces d’art extrêmement rares. Il nous a également soutenu matériellement par un mécénat personnel très important. Il faut lui rendre hommage. C’est un homme remarquable. Ce projet a donc pris forme grâce à un concours de circonstances, de liens et de contacts, d’autant plus que la ville de Biskra fait rêver.C’est à la fois une histoire et un présent, c’est le lien entre le nord et le sud, entre la Méditerranée et le Sahara algérien que je connais bien.

Avez-vous eu l’occasion de visiter la ville-Oasis de Biskra ?

Je connais parfaitement Biskra. A une époque, j’allais très souvent à Alger en ma qualité de professeur de droit. Dans ce cadre, j’ai eu la chance d’avoir des étudiants algériens remarquables qui ont soutenu des thèses sous ma direction, et à l’occasion de ces nombreux voyages en Algérie je découvrais  une partie des oasis. Je pense avoir sillonné tout le désert algérien jusqu’à Tamanrasset en passant par Ghardaïa, Timimoun, Taghit … et, pour l’anecdote, souvent mes amis d’Alger considéraient cela étrange que j’aille me promener dans les oasis du Sahara Algérien car eux-mêmes n’avaient jamais visitéce désert magnifique !J’en garde de précieux souvenirs ; c’était enchanteur, émerveillant, étonnant.Aujourd’hui, je suis ravi que la ville de Biskra soit mise à l’honneur et célébrée à l’Institut du monde Arabe à Paris.

Cette exposition ambitionne –t-ellede redynamiser l’attrait pour la destination Algérie, notamment dans cette région aux atouts touristiques considérables ?

Oui, certes.Biskra et sa région sontméconnues du large public français, mais parfois aussi du public algérien. Cette question ne peut être résolue que par les autorités algériennes. Il faut rappeler qu’il y a eu une politique touristique très volontaire et très active sous la période de Boumediene. A cette époque, l’Algérie a fait appel à de nombreux architectes de renommée internationale pour construire de très beaux hôtels, notamment Fernand Pouillon qui aconçudes édifices magnifiques, mais, pour des raisons liées aux circonstances dramatiques de la décennie noire en Algérie durant les années 90, le tourisme s’est interrompu.Je forme le vœu que les autorités algériennes puissent redonner un élan au tourisme. L’Algérie est un immense et splendide pays, les gens n’ont pas idée de la beauté des sites, des oasis, des villes et pas uniquement Alger.Il y a cette extraordinaire variété de paysages, les montagnes, la mer et le désert. C’est un pays qui devrait accueillir des dizaines de milliers de visiteurs par an. Peut-être que cette exposition dédiée à la ville-oasis de Biskra donnera l’envie au public français ou autre de découvrir ou redécouvrir l’Algérie ; j’en serais très heureux.

Cette grande exposition inaugurale de la saison culturelle de l’Institut du Monde Arabe à Paris consacrée à la ville du Biskra prendra fin le 22 janvier 2017.Envisagez-vous de la présenter au public algérien, en Algérie même courant 2017 ?

Ce seraitfantastique si cela se réalisait, mais cela ne dépend pas seulement de moi. C’est liéaussi aux mécènes qui ont donné et prêté des œuvres très rares. Je pense que maitre Salim Béchaserait extrêmement enchanté par cette idée. D’ailleurs, la réalisation du catalogue de cette exposition aété prise en charge par le ministère algérien de la culture.

L’Algérie est membre fondateur et contributeur de l’IMA depuis sa création en juin 1980. Aujourd’hui, qu’en est-il du niveau de la coopération culturelle et scientifique entre l’Institut du Monde Arabe et l’Algérie ?

Les artistes algériens font très souvent partie de notre programmation annuelle, notamment musicale, en particulier les jeunes chanteurs qui métamorphosent la vie culturelle algérienne. Il y aaussi de nombreux écrivains, philosophes et intellectuels algériens qui participent à différents colloques, de nombreuses personnalités algériennes liéesà la culture et à la recherche scientifiquessont souvent programmées à l’IMA et apportent un éclat original de leurs arts et de leurs savoirs. Pour la coopération directe avec l’Algérie, elle est excellente ; d’ailleurs,trois de mes conseillers viennent tout juste d’effectuer un voyage à Alger : mon conseillé diplomatique, M. Julien Chenivesse, M. Claude Mollard conseiller culturel et l’éminentchercheur M. Abdelkader Dahmani. Ces derniers ont rencontré de nombreux acteurs de la vie artistique algérienne et des responsables de structures culturelles algériennes et cela, dans l’optique de l’ambitieux projet que l’IMA prépare pour la rentrée 2018 ; une saison culturelle dédiée à l’Algérie contemporaine englobant les arts plastiques, le cinéma, la littérature et le théâtre.

Ce projet pourrait- il ressembler à de précédents événements que l’IMA à soutenu tel que El Djazair 2003, Une Année de l’Algérie en France et le 50ème anniversaire de l’indépendance de l’Algérie en 2012 ?

Oui, mais cette saison culturelle algérienne qui débutera en octobre 2018 à l’IMA sera essentiellement axée sur la créativité culturelle algérienne contemporaine que porte la nouvelle génération émergente en référence à l’histoire de l’art algériendepuis la préhistoire à nos jours.C’est dans cette optique que l’Algérie sera mise à l‘honneur durant plusieurs mois à l’Institut du monde Arabe à Paris.

L’Institut du Monde Arabe soutient des événements culturels au delà de ses murs et plus particulièrement dans le monde arabe.Y a-t-il des projets dans ce sens en Algérie ?

Je n’en demanderai pas mieux. Etant un ami très ancien et très fidèleà l’Algérie, nous souhaiterions être plus souvent sollicitésafin d’accompagner et d’épauler telle ou telle initiative algérienne.

L’Institut du Monde Arabe va inaugurer le 17 novembre prochain une annexe à Tourcoing, cette ville qui est d’ailleurs jumelée à la ville de Biskra. A l’instar des exemples de déclinaisons de musées tel que le Centre Pompidou à Malaga ou le Musée du Louvres à Abu Dhabi, pourrait-on rêver un jour d’un Institut du Monde Arabe à Alger ?

Vous savez on peut rêver de tout. Cette idée d’un Institut du monde arabe à Alger est un magnifique rêve mais pour faire les choses il faut être deux.S’il y a une volonté du côté algérien, ce projet serait merveilleux. Pour l’annexe de Tourcoing, ce projet avu le jour car il y avait réellement une volonté puissante du président de la région.

Vous cultivez un lien particulier avec l’Algérie ?

J’ai un lien très fort avec l’Algérie. D’ailleurs, durant ma jeunesse, j’ai entamé ma carrière politique grâce à l’Algérie ; j’étais un militant anticolonialiste et anti Algérie française. J’ai des liens d’amitié avec beaucoup d’algériens ; ils sont tellement nombreux que je ne peux pas les citer, certains sont très proches d’autres sont disparus.L’Algérie est un pays qui est tellement riche humainement et intellectuellement et en ma qualité de président de l’IMA, je prévois prochainement un voyage professionnel à Alger.

Vous parcourez le monde arabe depuis plusieurs décennies,  région où vous avez noué des relations fortes. Est-ce qu’aujourd’hui, vous maitrisez et exercez la langue arabe qui est largement enseignée au niveau de l’IMA ?

Non, hélas. Dans le passé, quand j’étais ministre de l’éducation nationale, j’avais conçu un plan en faveur du plurilinguisme et de l’apprentissage précoce des langues vivantes, un plan extraordinairement ambitieux pour lequel je me suis beaucoup battu. L’idée, qui a été interrompue par des gouvernements ultérieurs, était que dès l’âge de cinq ans, les enfants puissent apprendre une première langue étrangère dont la langue arabe.Toujours en tant que ministre, je me suis beaucoup battu pour créer de nombreux postes d’agrégation au Capes d’Arabe. Dans ma jeunesse, quand j’étais au lycée, j’ai appris l’anglais et l’allemand ; plus tard, quand j’ai voulu apprendre l’arabe, hélas, c’était trop tard. A mon grand regret, je confesse mon ignorance par apport à la pratique de la langue arabe mais sachez que je suis à chaque fois enivré et charmé quand j’entendsla langue arabe s’exprimer dans toutes ses couleurs, qu’elle soit académique ou dialectale. Aujourd’hui à l’IMA, nous avons un département de langue arabe qui fonctionne admirablement bien au point que pour l’enseignement l’on doit emprunter des locaux à notre voisin l’université Pierre et Marie Curie.

Propos recueillis par Kamel AZOUZ

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