Djamila et madame Athmane

Djamila et madame Athmane

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Djamila avait vingt ans. Elle est prise en charge par une association qui héberge des femmes seules. Plus souvent de très jeunes femmes qui ont été, soit victimes d’un viol puis chassées par leur famille, soit sont parties d’elles-mêmes se réfugier auprès d’une de ces associations pour fuir les représailles de leurs proches. Les viols se passent souvent au sein de la famille comme dans 80 à 90% des cas dans le monde.

Pendant la décennie noire, les filles servaient de butin de guerre aux islamistes engagés dans les actions terroristes dans les maquis. Lorsqu’elles étaient enceintes, ces terroristes les tuaient, ou les chassaient. Parfois, elles arrivaient à s’enfuir. Arrivées dans leur village, Elles subissaient la double peine : après avoir subi les pires sévices -viols, travaux domestiques, etc.- elles étaient reniées et chassées par leur famille car une fille-mère ou même une jeune fille non vierge est une source de déshonneur !

Qui sont ces criminels, qui un jour, il y a des siècles, ont décidé de mettre sur les épaules d’une pauvre petite fille le poids écrasant de l’honneur de sa tribu ?

Je pense à une tante, assez âgée, qui en a bavé avec la vie et qui s’est exclamé un jour en pointant son doigt vers le ciel : « montre-toi Dieu, je veux déposer plainte contre toi car tu es le plus injuste de nous tous ! ». Ses sœurs, cousines, voisines ont toutes crié au blasphème en lui disant que ce n’est pas en se prenant ainsi à son créateur qu’elle arrangerait sa situation. Dieu était là pour tester notre foi et nous devons subir ses épreuves avec sagesse et résignation. « D’accord, mais pourquoi s’en prend-il aux plus pauvres et aux plus vulnérables d’entre nous ? » répondit-elle.

Donc ces pauvres filles perdues qui avaient déjà subi tant de malheurs mais qui avaient au moins la chance de connaître l’adresse d’une de ces associations, qui se trouvaient souvent dans les grandes villes, les rejoignaient. Elles y trouvaient réconfort, gîte et couvert. Mais pas plus. Aucune prise en charge éducative pour les aider à trouver une place décente dans la société qui les avait rejetées, si jeunes. Lorsque certaines jeunes filles arrivaient enceintes, elles accouchaient sous x et l’enfant était remis à une famille d’accueil pour être adopté. Elles étaient ensuite placées dans des « familles aisées » en tant que femmes de ménage.

J’ai mis des guillemets au mot «familles  aisées » pour souligner qu’en 1962, donc à l’indépendance de l’Algérie, les Algériens riches se comptaient sur les doigts d’une main, au plus des deux mains.

Après quelques mois dans un centre d’hébergement, Djamila fut envoyée dans une famille dont le mari est un haut gradé dans l’armée. La villa dont elle devait assurer le ménage était immense, pas très loin de la mer, à une quinzaine de kilomètres d’Alger. La femme du militaire, Madame Athmane, une quinquagénaire blonde, autoritaire, très mondaine, l’accueillit froidement mais avec gentillesse, lui expliqua les tâches quotidiennes qu’elle devait effectuer et la conduisit dans sa chambre, dans une pièce au fond du jardin. Madame Athmane recevait beaucoup. En fait, son métier était de recevoir. Elle recevait des femmes qui lui ressemblaient car elles avaient toutes les cheveux blonds, des mèches cendrées, avec plus ou moins les mêmes coupes. Ce sont sûrement des clientes de Djida, coiffeuse par excellence de toutes les Algéroises qui ne jurent que par elle, malgré son caractère de cochon.

Elle recevait aussi des hommes influents, des hommes influençables. Tous ne parlaient que d’argent et des moyens pour en gagner plus. Tout ce joli monde se retrouvait joyeusement et composait une caste d’Algériens très éloignée du commun des mortels qui habitait les quartiers populaires au mieux, dans les bidonvilles, au pire. Tout les différenciait : leur langage, leurs préoccupations, leurs cuisines, leurs boissons, leurs meubles, leurs loisirs …

Les premiers jours, Djamila avait l’impression d’avoir changé de planète. Elle venait d’un village de l’intérieur du pays et à aucun moment elle n’a pensé que les feuilletons turcs, brésiliens ou égyptiens qu’elle regardait à la télévision pouvaient prendre pied dans la réalité de sa nouvelle vie.

Parfois, ses idées se brouillaient car, entre intrigues, trahisons et passions, elle avait l’impression de jouer dans l’un de ces feuilletons. Mais son rôle ne changeait pas : elle demeurait femme de ménage et préparait les victuailles de ces nouveaux riches qui ont accaparé ce qu’ils possèdent car ils étaient là au bon moment et surtout, ils avaient la mentalité du moment : opportunisme et barbarie. Rares sont ceux qui se sont enrichis par le fruit de leur travail. De toute manière, la politique menée par le système algérien, toutes périodes confondues, repose sur le clientélisme, la corruption et décourage toute initiative éthique. Elle repose sur trois critères : je ne produis rien, j’importe et je touche un pourcentage.

Après quelques semaines, Djamila s’habitua à son nouvel environnement et mena son rôle à la perfection. Le travail ne lui a jamais fait peur. Le matin, elle se levait très tôt, préparait le petit déjeuner avec la galette kessra qui allait avec, dressait la table dans le jardin, s’il faisait beau, ce qui était le cas neuf mois sur douze, ou dans la véranda, en hiver. Puis elle vaquait à ses occupations qu’elle ne terminait qu’à la tombée de la nuit. Elle servait les invités, débarrassait les tables à leur départ, remettait de l’ordre dans ce qu’ils avaient dérangés, vidait les cendriers, jetait les bouteilles de whisky vides en les enveloppant dans plusieurs sacs, comme le lui avait expliqué Madame Athmane. Les temps ont changé et les boissons alcoolisées sont de moins en moins tolérées depuis l’avènement des islamistes. Madame Athmane tenait beaucoup à sa virginité sociale et ne voulait pas être trahie par ses poubelles.

Madame Athmane avait deux enfants, une fille de vingt-deux ans qui faisait des études de sociologie, en France, comme beaucoup de gosses de riches algériens, et un garçon de vingt-quatre ans qui préférait rester dans les jupons de sa mère et qui faisait des études de médecine. Ce rejeton de vingt-quatre ans avait pris l’habitude de venir dans la cabane de Djamila, au fond du jardin, d’abuser d’elle, et de repartir prendre sa douche chaude dans ses appartements avant de s’endormir, rassasié, le sourire aux lèvres alors qu’elle se morfondait dans la culpabilité, la honte et la terreur. Sa terreur avait un visage, celui de Madame Athmane.

Elle s’endormait, recroquevillée sur elle-même, en ayant l’impression que le monde bégayait, que le destin, ce fils de chien, continuait de la mordre là où ça lui faisait le plus mal : dans sa dignité !

Madame Athmane découvrit le pot aux roses quelques mois après. Non pas à la faveur d’une grossesse de Djamila. Non, le fils étudiant en médecine, ramenait les boîtes de pilules contraceptives à Djamila qui les prenait aussi sérieusement que si elle soignait un cancer.

Une fin de semaine, Madame Athmane surprit son fils au téléphone avec un ami et voisin. Ils discutaient tous les deux de leurs activités sexuelles avec leur femme de ménage respective. Elle entra dans une colère folle, non pas contre son rejeton comme on pourrait s’y attendre. Non, elle déboula dans la cuisine où se trouvait Djamila, la gifla, lui cracha au visage en la traitant de tous les noms dont celui de prostitué était le plus doux et lui promit un châtiment dont elle se rappellerait toute sa vie.

Châtiment qui ne tarda pas à se réaliser. Il était si cruel que je n’en parlerai pas ici. Mais ce que je veux évoquer à travers ce récit, c’est cette cruauté des hommes et des femmes envers leurs semblables et cette malédiction séculaire à toujours vouloir dominer, asservir l’autre, plus faible, plus pauvre, plus vulnérable que soit. Et là, aucun Dieu n’interfère, au contraire, parfois il est évoqué lors de l’accomplissement de l’acte de cruauté.

C’est incroyable dites-vous ? Comment dans un pays où un million et demi de femmes et d’hommes sont morts, il n’y a pas si longtemps, pour que la population vive dans la dignité, on puisse pratiquer de tels actes de cruauté, comme au temps de l’esclavage. Eh bien, le mot est lâché. ESCLAVAGE. L’asservissement de ces pauvres filles par des familles possédantes et non pas riches car la richesse culturelle et humaniste en est absente, est répandue. Pas seulement en Algérie, mais dans le monde. Notamment dans le monde arabe. Elle est répandue et impunie car pratiquée par des personnes qui ont la puissance pour arrêter la roue de la justice. Les femmes de ménage « couchantes » souffrent le martyr. Elles sont traitées comme des moins que rien. Elles sont souvent insultées, battues. Violées par des hommes et exploitées par des femmes !

Elles sont abandonnées à leur triste sort, par leur famille, par la société et même par certaines prétendues féministes. Dans une conversation, l’une d’elles a prononcé cette phrase glaciale : « ne perdons pas notre temps à nous occuper de ces femmes car elles retourneront, d’une manière ou d’une autre, à la prostitution. Il y a d’autres combats qui nous attendent, plus importants ».

Tout est dit sur cette manière bourgeoise, et le mot est faible, d’envisager son activité associative ou politique. Les pauvres ne valent pas la peine qu’on s’occupe d’eux.

Mais l’histoire, quand on la connaît, nous apprend à être optimiste.Et là je pense à l’instinct de survie, à la force et à l’intelligence de nos aïeules, pour exister dans ces sociétés patriarcales, pour prendre et garder la place qui leur revient. Et quoi de plus éloquent que le phénomène de « l’Endormi  ou du bébé dormant », Ragued. C’est vrai que cette histoire est peu connue, peu écrite. Elle est souvent le produit de l’oralité, de la passation générationnelle. Maïssa Bey en a parlé dans un de ses livres ainsi que la sociologue Fériel Lalami qui a traité ce phénomène du point de vue du droit pratiqué avant le code de la famille qui a limité la grossesse à 10 mois.

Pour ma part, je me contenterai de raconter un vécu.

À l’époque coloniale, une solidarité réelle existait entre voisins. Nous avions un four à pain traditionnel à l’arrière du jardin, coucha, et les voisines venaient souvent y faire cuire leur pain. Ce four était construit, une fois l’an, par ma grand-mère, aidée de nos petites mains. Passé l’hiver, il se détériorait et selon l’ampleur de dégâts, soit elle le reconstruisait entièrement, soit elle se contentait de colmater les quelques trous dus aux intempéries. Pour le construire, ma grand-mère plaçait d’abord un grand panier d’osier -dans lequel les boulangers mettaient le pain-, et le recouvrait d’un mélange de paille, de brindilles et d’argile. Elle laissait, sur le bas-côté, une ouverture pour l’introduction de la fournée de pains et en son sommet, une fente pour que la fumée puisse s’échapper. Après deux jours de séchage à l’air libre, elle allumait le feu à l’intérieur de la coucha. En même temps que le panier d’osier brûlait, le revêtement en pisé durcissait et le four était ainsi prêt pour cuire notre pain et celui des voisines.

Un matin, Khalti  Rahma, une voisine et amie de ma grand-mère est arrivée, toute excitée, sa planche de pain sur la tête. Elle se précipita vers la cuisine où se trouvait ma grand-mère et lui dit : « tu sais, Aïcha, j’ai décidé de réveiller le bébé endormi dans mon ventre ! ». Elle disait cela en se tapotant le ventre de satisfaction.

Nous étions souvent au contact des adultes, surtout quand il y avait du pain chaud en vue. Nous ramenions nos assiettes avec de l’huile d’olive et trempions le pain brûlant que nous savourions avec délice, en écoutant leurs conversations. Quand elles ne voulaient pas qu’on comprenne certains sujets, elles se mettaient à parler en utilisant des expressions bien à elles que parfois, on déchiffrait mais parfois, non. Le phénomène de « l’endormi » était, à l’époque, tellement courant, que les femmes en parlaient librement. J’en veux pour preuve, une conversation que j’ai eue récemment avec ma mère, éduquée, enseignante à la retraite. Moi :« à l’époque, vous croyiez à beaucoup de choses : les fantômes, les djinns, les bébé dormants… ». « Et vous, aujourd’hui, vous remettez tout en question, vous ne croyez plus en rien, ni en Dieu ni aux bébés dormants qui ont pourtant bel et bien existé ! » me répondit-elle, exaspérée. Il ne fallait surtout pas faire tomber les mythes. Les mythes rassurent et les troublions de notre espèce devaient s’abstenir de semer le désordre dans les esprits tranquilles qui se remettaient uniquement à Dieu et au Destin pour expliquer les évènements.

Djanet Hebrih

Donc la voisine et amie de ma grand-mère, Khalti Rahma, décida, un matin, de réveiller son fœtus endormi depuis quelques mois. Pour d’autres femmes, il pouvait sommeiller plus d’une année !

Ce Ragued ne concernait que les femmes déjà mariées.

Je ne compris que plus tard que ce bébé dormant, Ragued, a sauvé des générations de femmes. Car comment expliquer à toute la famille que la femme dont le mari est en prison, immigré en France, ou dans le maquis algérien, pouvait se retrouver enceinte en son absence. L’explication officiellement donnée et acceptée était que toute femme avait la possibilité d’endormir son fœtus et de le réveiller selon sa volonté. En présence ou en l’absence du mari. L’honneur de la famille était ainsi sauf : la femme ne subissait aucun châtiment, le père biologique disparaissait dans le secret des attouchements furtifs dus à la chaleur et à la promiscuité du beau-frère, du beau-père ou autre mâle de la maison et l’enfant avait une filiation paternelle.

Quel génie social !

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