
Il aura fallu attendre les révélations insistantes de quelques médias israéliens pour que l’on lève enfin le voile sur un phénomène que la presse internationale a longtemps préféré ignorer: dans la guerre menée contre Gaza, l’armée officielle n’a pas agi seule. À ses côtés, une nébuleuse de milices, de groupes paramilitaires et d’entrepreneurs privés — parfois coordonnés, parfois totalement autonomes — a joué un rôle décisif dans la destruction systématique du territoire palestinien.Cette guerre, dont la logique d’urbicide est désormais documentée, repose sur une stratégie limpide : rendre Gaza inhabitable pour mieux pousser sa population à l’exil. Et dans cette entreprise, les bulldozers civils, les colons en armes et les «armées dans l’armée » ont été autant d’outils complémentaires, agissant dans un même objectif de nettoyage ethnique. Loin d’être des dérapages incontrôlés, ces pratiques s’inscrivent dans la longue histoire du colonialisme de peuplement israélien, où la violence n’est jamais le monopole exclusif de l’État, mais une ressource partagée entre institutions officielles et société civile mobilisée.Les cas des frères Vach ou de la mystérieuse force Uriah illustrent cette dérive : des groupes composés de colons, équipés d’engins lourds, opérant dans Gaza en toute autonomie, parfois en contradiction avec la hiérarchie militaire, souvent avec sa tolérance tacite. À côté d’eux, des entrepreneurs privés rémunérés par le ministère de la Défense pour raser plus vite et plus loin confirment que la destruction des infrastructures civiles n’est plus une conséquence, mais bien une politique.Ce brouillage volontaire entre civils et militaires, colons et soldats, pose une question fondamentale : peut-on encore penser l’État israélien à l’aune du monopole wébérien de la violence légitime ? Tout indique au contraire un modèle où l’État colonial délègue, encourage ou laisse proliférer une violence extra-légale qui reste, en pratique, parfaitement fonctionnelle à son projet territorial.Mais cette prolifération a un prix. Car ces milices, si utiles pour « faire le sale travail », deviennent parfois ingérables, jusqu’à menacer la chaîne de commandement. Les tensions internes — révélées lors de l’affaire de SdeTeiman, des émeutes de Jérusalem ou des attaques de colons contre des bases israéliennes — expriment un clivage de plus en plus visible au sein des élites. Entre une frange sécuritaire attachée à préserver un semblant d’ordre institutionnel, et une droite messianique qui voit dans l’armée un obstacle à l’expansion coloniale totale, un conflit larvé s’installe.Rien de tout cela n’augure un « ordre milicien » imminent. Mais ignorer ces fissures reviendrait à passer à côté d’un basculement historique : l’intégration croissante de représentants des colons radicaux au plus haut niveau de l’appareil d’État. Quand le frère du chef de la force Uriah devient chef du Shin Bet, on ne peut plus parler de dérives périphériques : c’est l’État lui-même qui se recompose.Au fond, ce clivage interne ne porte ni sur la morale ni sur la question palestinienne. Il oppose deux visions de la projection d’Israël : celle d’un État colonial soucieux de paraître respectable, et celle d’un mouvement de colons convaincu que les institutions doivent s’effacer devant le projet suprême de judaïsation totale.Et pendant que ces élites s’affrontent sur la forme, Gaza continue de disparaître sous les bulldozers — officiels ou non.
HHS





