A la uneCinéma

AIFF 2025 : Quand le cinéma dérange, divise… et interroge ses propres choix

La 12ᵉ édition du Festival international du film d’Alger (AIFF), clôturée le 10 décembre 2025, aura été à la fois intense, engagée et controversée. Si la richesse de la programmation et la diversité des regards confirment la place centrale du festival dans le paysage cinématographique régional, certains choix du palmarès, notamment le Grand Prix, ont ravivé un débat essentiel : celui du sens, de la responsabilité et de la réception du cinéma engagé.

Un festival ambitieux, mais sous tension

Avec 51 films en compétition officielle et 101 œuvres projetées au total, l’AIFF 2025 a indéniablement rempli sa mission de plateforme internationale du cinéma engagé. Longs métrages, documentaires et courts métrages ont exploré les blessures de l’Histoire, les violences contemporaines, les résistances silencieuses et les mémoires oubliées.Mais cette abondance pose aussi question : face à des œuvres de plus en plus radicales dans leur forme et leur propos, le festival semble parfois hésiter entre exigence artistique, provocation esthétique et véritable lisibilité pour le public.

 Une clôture officielle, un discours maîtrisé

La cérémonie de clôture, organisée au Théâtre national algérien Mahieddine-Bachtarzi, a réuni responsables institutionnels, diplomates et artistes. Dans une allocution lue en son nom par le secrétaire générale M.Sid Ali Sebaa, la ministre de la Culture et des Arts, Mme Malika Bendouda, a rappelé que l’AIFF s’inscrit dans une vision stratégique faisant de la culture un levier de développement et de diplomatie.Un discours cohérent, mais qui contraste avec certaines réalités du terrain : fragilité des productions nationales, manque de diffusion des œuvres algériennes et difficulté persistante à créer un lien durable entre le cinéma d’auteur et le grand public.

Cuba à l’honneur : une solidarité symbolique mais bienvenue

Remise de trophée par le commissaire du festival à Son excellence Ambassadeur de cuba à Alger

L’hommage rendu à Cuba, invité d’honneur, a souligné des valeurs partagées de lutte, de souveraineté et de mémoire. Une présence symboliquement forte, mais qui rappelle aussi que la solidarité culturelle ne saurait se limiter à l’événementiel : elle doit se traduire par de véritables coproductions, échanges de savoir-faire et circuits de diffusion concrets. Le Festival était également une occasion pour rendre hommage à une pléiade de personnalités artistiques, comme le réalisateur et le producteur palestinien Hanna Atallah, la traductrice et militante, Elaine Mokhtefi, la réalisatrice allemande Monica Maurer et le scénariste algérien Tewfik Farès.La clôture a été marquée par la projection du film «La voix de Hind Rajab» de la réalisatrice tunisienne, Kaouther Ben Hania, inspiré de faits et enregistrements vocaux réels. Il relate en 98 minutes l’histoire, de Hind Rajab, une enfant palestinienne et les efforts des secours pour la sauver pendant le blocus de Ghaza.

Hommage rendu à Eliane Mokhtafi

Le Grand Prix de la discorde : “Roqia”, un choc qui divise

L’attribution du Grand Prix à Roqia de Yanis Koussim constitue le point de fracture majeur de cette édition. Le jury a salué un film « brutal et intimiste », plongée frontale dans la décennie noire algérienne.Or, lors de sa projection, une partie significative du public a quitté la salle, déroutée par une violence jugée excessive, répétitive, et parfois gratuite. Si le cinéma a le droit – et même le devoir – de déranger, encore faut-il que la violence serve un propos et non qu’elle s’y substitue.Le film aborde un sujet fondamental, mais en néglige des dimensions essentielles : les logiques économiques, l’instrumentalisation de la religion, la manipulation des plus vulnérables. En se focalisant sur l’horreur brute, Roqia semble parfois préférer l’impact immédiat à la complexité historique.Qu’il mérite un prix, sans doute. Qu’il incarne le meilleur de cette édition, cela reste hautement discutable, au regard d’œuvres plus nuancées et tout aussi puissantes.

Des Prix du Jury plus cohérents avec l’esprit du festival

À l’inverse, les deux Prix du Jury ex æquo ont été largement salués :

  • The Village Next to Paradise (Somalie) impressionne par sa poésie et sa capacité à faire émerger la dignité humaine dans un contexte de violence diffuse.
  • Passing Dreams (Palestine) touche par sa retenue et son regard d’enfant, rappelant que la subtilité narrative peut être plus subversive que la brutalité frontale.

Ces choix traduisent une approche plus équilibrée du cinéma engagé, où l’émotion naît de la suggestion plutôt que de la saturation.

Clôture du festival l’ensemble des lauréats et acteurs réalisateurs comédiens

Courts métrages :
Le jury présidé par Houda Ibrahim (avec Nora Hamdi et Talal Afifi) a visionné 19 films et décerné :

  • Grand Prix (à l’unanimité) : « Black Scarf » d’Ali Reza Chah Husseini (Iran).
  • Prix du Jury : « La marche du corbeau » de Khaled Bentoubal (Algérie).
  • Mention spéciale : « Les Gardiennes de nuit » de Nina Khada (Algérie).
  • Prix technique ex-æquo : « Les Gardiennes de nuit » et « Victime Zéro » d’Amine Bentameur.
  • Mention spéciale technique : « Inconnu » d’Ahmed Zitouni.
  • Prix du Public : « The Black Panthers of Algeria » de Mohamed Amine Benloulou.
  • Prix technique : « Back to town » de Djamel Lakehal, salué pour son amour et son humanité.

Enfin, le Souk AIFF 2025 a distingué Sarah Bertima et Djamel Lakehal, clôturant une édition foisonnante de découvertes et de talents émergents.Une réussite pour ce festival qui continue de faire rayonner le cinéma comme vecteur de mémoire, de résistance et d’humanité.

Le Souk AIFF 2025 a distingué Sarah Bertima et Djamel Lakehal remise de prix par le commissaire du festival Mehdi Benaïssa

Innovation technique : une piste d’avenir, mais pas une fin en soi

Le Prix de l’innovation technique, décerné à Es’Sakia, film conçu avec l’intelligence artificielle, ouvre des perspectives stimulantes. Toutefois, l’enthousiasme technologique ne doit pas occulter l’essentiel : la technologie est un outil, non une finalité. Sans vision artistique forte, elle risque de devenir un simple argument de modernité.

Le public, grand absent des arbitrages ?

Si le Prix du public attribué à Hadda d’Ahmed Riadh témoigne d’un certain consensus, l’absence de distinction pour Les Amants d’Alger de Mohamed Ketita a suscité une réelle incompréhension.Projeté en compétition, ce film a pourtant réuni du monde dans la salle et provoqué des échanges d’une rare intensité. Par son approche sensible, son travail sur la mémoire coloniale et son refus de l’esbroufe, Les Amants d’Alger a rappelé que l’émotion cinématographique peut naître de la sobriété.Cette omission pose une question centrale : le festival écoute-t-il réellement son public ou privilégie-t-il une reconnaissance avant tout institutionnelle ?

Cinéma sans moyens : la vraie leçon du festival

À cet égard, le court métrage L’Inconnu d’Ahmed Zitouni, réalisé avec un budget nul, constitue l’un des gestes les plus forts de cette édition. Il démontre que l’urgence est moins financière que structurelle : accompagnement, formation, diffusion et reconnaissance des jeunes talents.

Mention spéciale technique pour Ahmed Zitouni

Vers un festival national du cinéma algérien : une nécessité

La proposition du jury technique de créer un festival exclusivement dédié au cinéma algérien apparaît comme l’une des conclusions les plus pertinentes de cette édition.Un tel espace permettrait enfin de juger les œuvres nationales selon leurs réalités de production, de valoriser les métiers techniques et d’inscrire le cinéma algérien dans une logique de continuité plutôt que d’événement ponctuel. Ce que le public et les professionnels regrettent   de ne pas décerner le prix pour le meilleurs acteur et actrice.

Conclusion : un festival indispensable, mais perfectible

L’AIFF 2025 confirme que le cinéma reste un terrain de confrontation nécessaire, parfois inconfortable. Mais il rappelle aussi que l’engagement ne se mesure ni à la quantité de violence montrée ni au degré de radicalité affiché.Un grand festival ne se contente pas de provoquer : il éclaire, questionne, accompagne. À l’AIFF désormais de trouver cet équilibre délicat entre audace artistique, responsabilité historique et écoute du public.

HHS

 

 

 

 

 

Articles similaires

Bouton retour en haut de la page