Myriam El Hajj : “Il fallait que je filme pour ne pas hurler”
Dans Journal intime du Liban, la réalisatrice Myriam El Hajj capte quatre années de bouleversements politiques et sociaux, entre espoirs, colères et rêves d’émancipation. Une œuvre à la fois politique et profondément personnelle.

« Je suis libanaise, née et élevée ici. Je connais cette rage. »
C’est avec ces mots que Myriam El Hajj résume l’élan vital qui l’a poussée à réaliser Journal intime du Liban. Entre 2018 et 2021, son documentaire suit trois protagonistes – Georges, Joumana et Perla Joe – incarnant trois générations et trois visions de l’engagement, dans un pays secoué par une crise politique sans précédent. Mais à travers leurs récits, c’est aussi sa propre colère que la cinéaste donne à entendre.
Une caméra dans la tourmente
Fille d’une famille marquée par la guerre, El Hajj confie avoir grandi aux côtés d’anciens combattants, comme ses oncles. Cette mémoire, elle l’avait déjà explorée dans son précédent film, Trêve, avec notamment le personnage de Georges, ancien milicien de la guerre civile. « Il porte les non-dits d’un passé mal raconté. Ses contradictions me fascinaient et me faisaient peur. J’ai voulu comprendre », confie-t-elle.

Mais avec ce nouveau film, la cinéaste voulait aller au-delà de l’héritage guerrier. « Je ne pouvais pas faire le même film indéfiniment. Il fallait que je questionne la société dans laquelle je vis », dit-elle. À travers les parcours de ses personnages, c’est tout un pays qu’elle explore : ses blessures, ses espoirs, ses désillusions.
Le réel qui s’impose
Lorsque le projet commence en 2018, El Hajj pense documenter un souffle de renouveau politique. « Une nouvelle génération issue de la société civile se présentait aux élections. On y croyait. » C’est dans ce contexte qu’elle rencontre Joumana, militante engagée, qui deviendra l’un des piliers du film.
Mais l’Histoire va déborder le cadre initial. En octobre 2019, une révolution éclate. Dans la rue, une jeune femme se distingue : Perla Joe. Issue du même quartier populaire que la réalisatrice, elle devient une figure de la contestation. « Ses blessures sont les miennes », affirme El Hajj, touchée par l’authenticité et la force de cette voix féminine en rébellion.

Le film s’étale finalement sur quatre années. « Je ne savais pas que ça durerait aussi longtemps. Mais les événements m’ont emmenée ailleurs. Il y avait une urgence. L’Histoire s’écrivait devant moi. » De fil en aiguille, les destins de ses trois personnages tissent une fresque intime et politique du Liban contemporain.
L’intime comme moteur
Au fil du tournage, El Hajj sent que quelque chose change aussi pour elle. Si la caméra devient son outil de résistance, elle finit par s’y exposer elle-même. Au montage, long et difficile, un quatrième personnage émerge : elle-même. « J’étais encore en déni de beaucoup de choses. Raconter m’a permis de comprendre ce qu’on avait vécu », dit-elle. Le film devient alors un journal personnel. « Il m’a aidée à survivre dans une phase très dure de notre vie libanaise. »
Ce lien entre l’intime et le politique irrigue tout le film. « Dans la lutte politique, il y a une quête de soi. Et les besoins sont souvent très intimes. » Georges rêve de gloire, Perla Joe cherche à s’émanciper, Joumana se bat pour exister. Tous luttent pour le Liban, mais aussi pour eux-mêmes.

Une note d’espoir
Le film s’achève sur une scène lumineuse : Perla Joe, malgré les obstacles, parvient à organiser un concert. Un moment de grâce. « Je voulais finir sur une note d’espoir. Tant qu’il y a de la rage, le changement est possible. » Même si El Hajj sait que le grand moment espéré est peut-être déjà passé, elle continue d’y croire. « Peut-être que le changement ne se fera plus dans la rue, mais à travers la politique. »
Et après ?
Aujourd’hui, Myriam El Hajj reprend un projet de fiction mis en pause en 2018 à cause des événements. Commedia, une fresque sur la chute d’une classe sociale et les héritages familiaux, s’inscrit dans la continuité de ses précédents films. En parallèle, elle finalise un nouveau documentaire, coréalisé avec un artiste iranien, sur les rêves dans leurs pays respectifs.
Avec Journal intime du Liban, Myriam El Hajj signe bien plus qu’un film politique : un cri du cœur, un acte de mémoire et de résistance. Une œuvre qui raconte le pays, ses fractures, et ceux qui refusent de s’y résigner.
HHS







The article beautifully captures the essence of contemporary Lebanon through personal stories, blending intimate and political narratives. El Hajjs film is a powerful testament to resilience and hope amid chaos. A must-watch for understanding the Lebanese spirit.