La drague 3.0 en Algérie : quand l’amour virtuel permet d’échapper aux...

La drague 3.0 en Algérie : quand l’amour virtuel permet d’échapper aux pesanteurs du réel

4567
PARTAGER
De nombreuses Algériennes privilégient les rencontres sur internet

Tabous, méconnaissance du sexe opposé, perpétuation de traditions surannées : la séduction entre hommes et femmes est un véritable casse-tête en Algérie. Une atmosphère corsetée qui pousse la jeunesse à se tourner vers les applications de rencontres. Explications

Bricoleurs du réel, sublimant bon an mal an les pesanteurs du quotidien, les algériens on un sens aigu de la passion amoureuse. Un tropisme national qui se déploie à l’écœurement dans les chansons sirupeuses des vedettes du Rai ! Tous les stratagèmes et techniques de drague- y compris les plus insolites- sont en effet utilisés par des jeunes minés par la frustration sexuelle.

Pourtant, depuis l’avènement des applications de rencontres, la misère du désir réprimé se rebelle. L’amour virtuel se vit désormais sans entraves; presque à l’excès. En témoigne le succès exponentiel d’applications comme Tinder ou Happn. Très populaires chez les Don Juan 3.0, celles-ci permettent aux célibataires de se rencontrer à travers un système de géolocalisation. Et le « Match » (l’attraction) ne peut s’effectuer que si l’intérêt est mutuel.

Mais au-delà de l’aspect ludique et de l’innovation technologique, peut-on contourner les multiples entraves culturelles grâce à un smartphone connecté ? Une société virtuelle parallèle, marquée par des mœurs relativement débridés, se substituerait-elle progressivement à un espace public dominé par une phallocratie pesante voire hostile pour les femmes ?

Un usage multiple 

Neila a 31 ans. Elle est directrice Marketing dans une banque étrangère à Alger. Belle, gracieuse et la démarche assurée, elle est le prototype de « l’exécutive women » moderne, à qui tout réussit. Problème, selon ses propres confidences, « sa vie amoureuse est un désastre ». Selon elle, «l’émancipation des femmes algériennes à travers les études et le travail, a créé une génération de filles seules, des « Bayrates » (Vielles filles) comme on dit ». Elle ajoute que « Les multiples tabous liés à l’amour, l’absence d’éducation sentimentale, ainsi que l’image de la « Bent familiya » (fille de bonne famille), qu’on associe généralement aux femmes au foyer soumises à leurs maris, discriminent de fait les femmes modernes » comme elle, regrette-t-elle. Mais en quoi cette réalité sociale est-elle modifiée par les rencontres virtuelles ? Selon Neila, les applications telle Tinder permettent aux femmes d’échapper aux regards inquisiteurs que leurs renvoient certains hommes, les confinant dans une posture de proies. « C’est un cadre secure permettant de briser la glace facilement et d’éliminer les parasites, ceux qui ne  veulent que d’une relation d’un soir ou qui ont une conception rétrograde du couple ». « En deux ou trois questions, j’arrive généralement à cerner le personnage, le consommateur en quelque sorte, car, il faut bien l’avouer, il y a une dimension marketing dans Tinder » conclut-elle avec une pointe d’ironie. S’agissant de l’efficacité de l’application, Neila est mitigée : « J’ai rencontré des garçons biens, instruits, ouverts, mais personne ne m’a réellement plu pour l’instant….mais je ne perds pas espoir ! ».

Onze million de femmes célibataires !

Les déboires sentimentaux de Neila sont loin de relever du cas isolé. Ils sont corroborés par les statistiques. Une étude sur le célibat, menée par l’agence de presse allemande Deutsche Presse Argenture (DPA) dans plusieurs pays arabes, indique en effet que la solitude féminine est un véritable fléau en l’Algérie. 11 millions d’algériennes seraient ainsi célibataires selon cette étude. Bien que toutes ne sont pas assez âgées ou en condition de se faire passer la bague au doigt. En revanche, elles sont 9 millions en âge de se marier et d’avoir de enfants, dont 50 % peinent à trouver un mari. Les raisons avancées afin d’expliquer ce phénomène massif sont multiples. Même si la barrière financière constitue l’élément le plus discriminant. Il est en effet compliqué pour les prétendants de trouver l’argent suffisant afin de financer la dot, le mariage et parfois même le logement.

De la relation d’un soir à la grande histoire d’amour

Autre parcours, autre rapport à la séduction. Sarah est une jeune fille de 20 ans. Issue d’un milieu conservateur, cette étudiante en droit rêvait de rencontrer « le prince charmant ». Timide et effrayée par la « brutalité »des dragueurs de rue, elle a eu recours à Tinder afin de trouver sa moitié. « Mes parents ne me laissent pas sortir. Je rentre à 18h de l’université et je reste cloîtrée chez moi…ma vie sentimentale s’approchait du néant ». « J’ai connu Tinder en regardant un reportage à la télévision. Etant donné que je ne me sépare jamais de mon smartphone, j’ai fini par installer l’application. Comme je suis très timide, il m’est très difficile d’entamer une conversation avec un garçon. Mais sur internet, il est facile de briser la glace. ». Grace à l’application, Sarah a trouvé le grand amour : « J’ai rencontré Mounir sur Tinder. Il est beau, gentil et instruit. Et, en plus, il veut quelque chose de sérieux. Nous sommes très amoureux »

Du côté de la gent masculine, parfois moins « fleur bleue », les intentions diffèrent. L’utilisation de Tinder permet à certains d’assouvir des désirs ponctuels et d’enchaîner les conquêtes. C’est le cas par exemple de Réda, agent commercial dans une entreprise de téléphonie mobile à Kouba. Celui-ci assume sans détours ses intentions. « J’utilise Tinder pour rencontrer des filles qui veulent quelque chose de « physique ». Pour moi, les filles de bonnes familles ne s’exhibent pas sur le net. Il faut être naïf pour croire que l’on peut trouver la femme de sa vie sur internet. Personnellement, je ne prends pas cette application au sérieux… »

Tinder est l’application de rencontre la plus utilisée dans le monde

Loin du cliché du « mâle prédateur »,  Salim, jeune avocat de 30 ans, rejette quant à lui cette conception consumériste des rapports amoureux. Lui, a trouvé l’amour sur Tinder et le revendique «Apres avoir pas mal galéré avec les filles, j’ai connu Linda sur Tinder. Au début, j’étais sur la défensive. Puis j’ai appris à la connaitre et à l’apprécier. Nos avons pas mal tergiversé avant de reconnaître notre intérêt mutuel. Nous avions du mal à assumer la dimension virtuelle de notre rencontre. Mais l’amour a fini par triompher : je l’ai demandé en mariage et elle a accepté ! ».

Bien que les rencontres virtuelles ne déconstruisent pas des présupposés et représentations profondément ancrés dans la société, elles semblent en revanche créer un espace de liberté nouveau, permettant une altérité entre les deux sexes que le réel semble consumer…

 

Commentaires

commentaires