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Nouria Banghabrit : « Nous sommes une société très attachée au caractère public de l’institution scolaire »

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La ministre de l’Education nationale, Nouria Benghabrit

Malgré l’acharnement de ses adversaires politiques, la ministre de l’Éducation nationale, Mme Nouria Banghabrit, poursuit inlassablement sa reforme de l’école publique. Sortant comme à son habitude des sentiers battus et des dispositifs traditionnels, son objectif est désormais d’aller à la rencontre des chefs d’établissements, des inspecteurs et des partenaires sociaux. Dans cet entretien, madame la ministre nous explique les grandes lignes de son programme pour l’amélioration de la qualité des apprentissages.

 

Salama : quelles sont les nouveautés que vous avez apportées pour que l’année scolaire en cours se déroule sans accrocs ni perturbations ?

L’une des nouveautés, c’est l’audition régulière des directeurs d’éducation par groupe de cinq. Notre volonté est de mener une gestion de proximité. Nous devons pour ce faire être en contact direct et régulier avec les directeurs de l‘éducation et nous intéresser à leur mode de management. Nous devons également nous enquérir de leur compréhension des projets du secteur et la manière dont sont traités les problèmes qui émergent au niveau de leur wilaya. Nous nous positionnons avec l’équipe du ministère en accompagnateurs, partant de la conviction qu’un responsable dans un secteur comme celui de l’éducation doit donner la preuve de sa disponibilité à faire avancer les programmes d’action. La formation doit accompagner les responsables pour mieux les aider à organiser la mise en œuvre opérationnelle à l’échelon du local.

Pourquoi vous concentrez-vous autant sur la gestion de proximité ? 

Dans la société, les familles n’identifient que le chef d’établissement ou le directeur de l’éducation. C’est eux, qui, au niveau local occupent un poste-clé de représentation de l’autorité de l’Etat. Dans les deux grands dossiers que nous avons pris en charge, celui de la refonte pédagogique et celui de la gouvernance, notre objectif est de faire vraiment une gestion de proximité. C’est ainsi que de manière systématique dans mes visites de wilaya, je rencontre les inspecteurs, les chefs d’établissements, les syndicats et les parents d’élèves. Cela suppose qu’en sus, de ce qui nous parvient par le biais des rapports de situation sur l’école, de ce que nous constatons lors de visites de terrain, à travers l’ensemble des wilayas, quand nous écoutons un DE ou les partenaires sociaux, nous prenons en considération toute la dimension du vécu, des aspirations, des difficultés et des propositions du local. De ce fait, nous pouvons prendre des mesures adaptées aux situations, en conformité avec la réglementation. En revanche certains cas exigent davantage, c’est à dire un consensus établi aux niveaux des acteurs locaux.

     « Une école itinérante pour les enfants de nomades »

Par exemple, nous avons discuté dans l’une des wilayas du Sud de la question de la scolarisation des enfants de nomades qui viennent en force, à chaque rentrée scolaire, mais qui, à partir du mois de mars, désertent les écoles. Nous sommes entrain de voir dans quelle mesure nous pouvons aider ces enfants à avoir une continuité dans leur scolarité et trouver des solutions adaptées. Peut-être une école itinérante pour ceux, pour qui, l’internat ne convient pas. Mais la plupart d’entre eux sont déjà présents dans des internats du primaire. Cette adaptation ne peut être que particulière par rapport au nombre de 8,7 millions d’élèves que compte le secteur et qui suivent le cursus normal. Il y a des particularités qui pour des raisons d’équité, doivent être prises en charge, à l’exemple aussi de l’insertion des enfants autistes à l’école, dans des classes intégrées et qui pose des problèmes multiples. Mais c’est grâce au ministère de la solidarité et au dynamisme des associations que nous trouvons des solutions particulières pour certains. Il nous faudra déployer encore des efforts car la demande parentale aujourd’hui n’est pas seulement d’avoir des institutions spécialisées pour leurs enfants, mais qu’au moins un certain nombre d’entre eux puissent être dans des classes ordinaires.

Le maillon de la chaîne le plus influencé par les courants politiques et religieux semble être l’enseignant, qu’est ce que vous allez faire pour le protéger ?

Pour nous, la formation est le maillon-clé. Il ne peut y avoir de changement, de progrès dans le respect des règles établies, sans la formation de l’enseignant à tous les niveaux. Pour cela, nous avons commencé, dès l’année dernière, à former des noyaux d’inspecteurs à l’échelle centrale. Ce noyau d’inspecteurs est chargé, à son tour, de former des noyaux au niveau régional, ensuite au niveau du collège inspectoral pratique.Mais, il est vrai qu’il y a, encore, beaucoup d’efforts à mener en ce sens. La formation de tout l’encadrement dans tous les domaines représentent l’épine dorsale de la dynamique engagée pour une école équitable, de qualité et ouverte sur le monde.

Nous avons ciblé, dans le cadre de la mise en œuvre opérationnelle de l’amélioration de la réforme de 2003, de prime à bord, le niveau d’enseignement obligatoire. C’est ce qui nous permettra d’instituer de nouveaux réflexes. L’ambition étant qu’il y ait des changements de pratiques pédagogiques dans les classes ; changements qui seront  perceptibles pour les parents également. À titre d’exemple, les activités périscolaires. Aujourd’hui, le périscolaire travaille complètement pour le scolaire (lecture, club santé, club vert, jeux d’échec),car il permet à l’élève de se ressourcer. Nous avons,également,mené une expérience-pilote, devant inciter les élèves à lire. L’année dernière à partir de Laghouat, avec la « Lecture-Plaisir », au regard de l’impact positif de la lecture sur les apprentissages, cette expérience a été une réussite totale.

Comme nous l’avons signalé, dans la circulaire sur la généralisation de la lecture-plaisir, les objectifs visés sont « la facilitation de l’acquisition de compétences linguistiques (lexique, communication orale et écrite), le développement de l’imaginaire,de la sensibilité de l’enfant et de son intelligence émotionnelle en sus de l’élargissement de l’horizon culturel de l’enfant ». Avec la minute livre et la phrase du jour c’est la motivation de l’élève qui est, surtout, visée.

Mme Banghabrit poursuit sans relâche sa réforme de l’école publique

Nous avons par ailleurs intégré, dans l’amélioration du système d’évaluation, une compétence qui n’était pas du tout évaluée. Il s’agit de la communication, qui permettra à l’élève, non seulement, d’apprendre à prendre la parole mais également à développer des habitudes d’écoute de l’autre. Au regard de l’importance de cette compétence, nous l’avons intégrée comme compétence à évaluer.

C’est dans cet objectif aussi que nous avons intégré le projet initié par les Emirats-Arabes-Unis sur le défi de la lecture arabe.

Est-ce qu’il y a une reconnaissance de l’effort fourni par les chefs d’établissements ?

Il est vrai qu’aujourd’hui le poste de chef d’établissement n’est plus attractif et nous avons très peu de candidats qui participent aux examens de promotion au poste de chef d’établissement. Dans le statut des personnels de l’éducation, il est positionné, au même niveau catégoriel qu’un professeur formateur ce qui explique le désintéressement total à ce poste. De plus, le taux d’échec à cet examen professionnel est important. Et pour comprendre l’état dans lequel nous sommes aujourd’hui, il faut savoir d’abord que le statut de chef d’établissement n’est plus une fonction mais un poste de travail. S’il s’avère non compétent pour cette responsabilité, il est juste possible de le déplacer dans un autre établissement dans le cadre de mesure disciplinaire. Nous sommes entrain de mener une nouvelle politique d’accompagnement des chefs d’établissements afin de leur redonner un peu de cette aura qu’ils avaient par le passé. Outre la formation, bien sûr, une indemnité est attribuée même si elle demeure symbolique. Afin d’éviter une sorte de démotivation, il faut aussi mettre en place un système de valorisation du mérite. Nous avons tous les éléments d’analyse qu’il faut pour recentrer nos efforts sur le rôle de pilotage du chef d’établissement qui est responsable d’une équipe pédagogique et administrative, et sur qui repose, en grande partie, l’émergence d’un climat scolaire propice à l’apprentissage et à l’épanouissement de la personne.

L’arabisation de l’école n’a pas donné les résultats escomptés, surtout au niveau de l’enseignement supérieur. Quelles sont les actions que vous avez engagées pour limiter la détérioration du niveau ?  

La langue d’enseignement à l’école est la langue arabe depuis des décennies. Il y a, aujourd’hui une préoccupation réelle : celle de la maîtrise et qui est prise en charge cette année scolaire. Les déficits en matière de compétences dans les langages fondamentaux ont été évalués par une équipe composée d’universitaires, d’inspecteurs et d’enseignants, à partir de l’analyse des résultats des examens nationaux. C’est à partir de leur typologie qu’une stratégie nationale de remédiation est en cours d’élaboration en vue d’améliorer les niveaux de maîtrise. Pour nous, un enfant qui maîtrise la langue scolaire est capable de réussir dans la pratique d’autres langues étrangères. L’enseignement des langues étrangères commence à partir de la 3ème année primaire pour le français et en 1ère année moyenne pour l’anglais. Cela devrait être suffisant pour que l’élève soit armé pour poursuivre les études supérieures. Dans les manuels de sciences ou de mathématiques du collège ou du lycée figurent des index portant sur les concepts clés en arabe traduit en français et en anglais. Il faut préparer cette génération à pouvoir suivre des études supérieures dans les trois langues, au moins.

Nouria Banghabrit en compagnie de son homologue française, Najat Valaud-Belkacem

Plus prosaïquement, les enfants souffrent toujours d’un cartable trop plein, est ce qu’on peut espérer sa diminution ?

Les cartables sont beaucoup moins lourds, notamment au primaire, maintenant, puisque nous avons introduit des changements dans le premier palier du  primaire. L’innovation, cette année, c’est l’élaboration d’un manuel pour les sciences sociales et un autre pour les matières scientifiques (maths, sciences, etc.) pour la 1ère et 2ème année primaire, l’objectif étant de renforcer les apprentissages, tout en contribuant à l’allègement du cartable. Cette méthode nous a permis d’alléger les contenus, tout en respectant les objectifs que doit atteindre un élève à l’école primaire. Le manuel est accompagné,pour l’élève, d’un cahier d’activités et pour l’enseignant, d’un guide d’utilisation. L’enseignant a également à sa disposition le programme, et les documents d’accompagnement

Les écoles privées poussent comme des champignons sans aucune norme de construction, allez posez poser de nouvelles conditions à leur autorisation ? 

Pour les écoles privées, il y a un cahier des charges sur la base duquel se fait la délivrance des autorisations à exercer. A notre niveau, une commission dédiée étudie les documents présentés dans le dossier conformément au cahier des charges et les vérifications sur le terrain se font par une équipe pluri institutionnelle. Mais, nous avons observé, effectivement, qu’il y a une nécessité à revisiter ce cahier des charges, et la réflexion est engagée.

Il faut savoir que les établissements d’éducation et d’enseignement privés ne représentant que 1,13% par rapport au public et les élèves scolarisés dans ces établissements représentent une proportion de 0,75%. Nous sommes une société très attachée au caractère public de l’institution scolaire. Les inspecteurs de la circonscription ont pour mission, d’inspecter et de contrôler les écoles privées et d’intégrer leurs personnels dans les programmes de formation

Vous avez subi plusieurs tentatives de déstabilisation : des grèves, une fuite des sujets des examens, des erreurs dans les manuels scolaires…Mais on voit que vous êtes toujours optimiste quant à l’avenir de l’école. Pourquoi un tel optimisme ?

D’abord, je suis une optimiste de nature. Aujourd’hui, nous avons de nombreux moyens de communication et ce que je lis, honnêtement, à travers, notamment, les pages Facebook et le courrier reçu, m’amène à avoir une certaine confiance. Les gens saluent mon engagement et ma fermeté. Cela a été le cas pour ce qui est communément appelé « El Attaba ». Les gens savent que le programme ne se fait pas d’une manière aléatoire. L’élève à qui on tronque des parties du programme dans un cycle, aura beaucoup de problèmes dans le suivant. Nous pensons que la société avait besoin qu’on lui explique les choses, qu’il y ait de la parole et de la clarification sur la réforme de 2003, tout simplement. Le fait de parler et de mettre le doigt là où ça ne va pas ; tenir un langage de vérité, nous aide beaucoup à surmonter les problèmes. Nous avons toujours été accompagnés par toute l’équipe gouvernementale. Nous sommes insérés dans la dynamique d’amélioration de la reforme dans le cadre du programme du gouvernement mettant en œuvre les orientations du Président de la République, Monsieur Abdellaziz Bouteflika.

À la différence des autres secteurs où nous pouvons constater des changements sur le champ, pour le secteur éducatif, le changement ne peut être perceptible qu’à long terme. Nous avons mis en place un nouveau programme en 1èreannée primaire, et il nous faut, au moins, dix années pour mesurer les changements justement et c’est ça, le plus dur à faire accepter à la société parce que les résultats ne sont pas immédiatement visibles. C’est  pourquoi il faut donner de l’espoir et cesser de dire que nous avons une école sinistrée. Notre société, aujourd’hui, a compris que nous ne pouvons nous en sortir qu’avec les efforts de tout en chacun et le travail de tout le monde.

Entretien réalisé par Naima Yahiaoui

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