l’Algérie sombre-t-elle dans le racisme ?

l’Algérie sombre-t-elle dans le racisme ?

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Les déclarations choquantes du Chef de cabinet de la présidence, Ahmed Ouyahia, contre la présence de migrants sub-sahariens ont soulevé l'indignation de nombreux Algériens

L’Algérie est-elle en proie à une montée de la négrophobie ? La question, a priori polémique, se pose à l’aune des récentes déclarations anti-migrants de l’ancien Premier ministre Ahmed Ouyahia, emboîtant le pas à une campagne raciste sur les réseaux sociaux sous le hashtag «pas d’Africains en Algérie». 

Il y a plus de deux ans, le quotidien national Echourouk suscitait la controverse en titrant, à l’occasion d’un match de football entre l’Algérie et le Mali, « Ni Bonjour, ni Bienvenue. Le Sida derrière vous, l’Ebola devant vous ». Dans le reportage en question, rédigé par « l’envoyé spécial » du journal à Bamako, les maliens étaient dépeints sous les traits dégradants de mendiants crasseux et porteurs de maladies infectieuses. Les pires représentations anti-noir étaient ainsi agitées sans que le quotidien islamo-conservateur ne soit aucunement inquiété. Une digue morale avait alors cédé. Depuis, les actes et les déclarations xénophobes se sont enchaînés. Mais pas au point d’alerter les autorités. Au contraire : depuis la fin 2016, pas moins de 1.400 migrants originaires d’Afrique de l’Ouest ont été arrêtés à Alger et « déplacés » à l’extrême sud du pays.

Farouk Ksentini, le désormais ex-président de la Commission des Droits de l’Homme déclarait à cet effet que « l’Algérie est exposée au risque de la propagation du Sida ainsi que d’autres maladies sexuellement transmissibles à cause de la présence de ces migrants». N’étant pas à un déterminisme prêt, il ajoutait que la « La présence des migrants et des réfugiés africains dans plusieurs régions du pays peut causer plusieurs problèmes aux Algériens et qu’ils n’avaient par conséquent pas d’avenir dans notre pays»…

La Une raciste du quotidien Echourouk titrant « Ni bonjour, ni bienvenue, le Sida derrière vous et l’Ebola devant vous » à propos des Maliens.

Une violence légitimée par les autorités ?

Parqués dans des camps insalubres dans le sud du pays, les migrants sub-Sahariens sont en proie à tous les dangers. En novembre 2015, à Ouargla, un camp de réfugiés a été incendié à l’aube, faisant 18 morts et 7 blessés. Bien que l’enquête n’ait pas établi l’origine du drame, le Wali de la ville avait déclaré à la presse que la piste criminelle n’était pas écartée.

En octobre 2015, c’était une camerounaise mariée qui était violée par sept hommes à Oran. Tabassée et menacée d’une arme à feu, la victime a été secourue in extremis par son mari qui l’a retrouvée le visage ensanglanté dans un parking aux abords de la ville. Arrivée au CHU d’Oran, les Urgences refusèrent son hospitalisation, invoquant sa situation irrégulière. Un calvaire qui se poursuivit au commissariat où elle fut mal accueillie par la gendarmerie nationale qui refusa d’enregistrer sa plainte, lui demandant au passage si elle était de confession musulmane. Seules certaines associations féministes se sont solidarisées avec la victime en l’aidant notamment à se faire hospitaliser.

Sur internet, le hashtag « Pas d’africains en Algérie » a connu un succès alarmant

Apres une accalmie de quelques mois, c’est aujourd’hui les déclarations polémiques d’Ahmed Ouyahia qui réactivent la question du racisme en Algérie. Interrogé sur une chaîne de télévision privée, l’ancien Chef de gouvernement n’a en effet pas pris de gants à l’évocation de la situation des migrants Sub-sahariens. « D’abord, ces gens sont venus de manière illégale. De plus, la loi algérienne ne permet pas de recourir à la main-d’œuvre étrangère. Nous avons des sociétés chinoises qui exercent en Algérie, qui ramènent leur propre main-d’œuvre mais avec des contrats de travail renouvelables. Au sein de cette communauté installée de manière illégale dans notre pays, il y a les crimes, de la drogue et beaucoup de graves fléaux ».

Ces assertions, pour les moins douteuses, font suite à une campagne raciste sur les réseaux sociaux sous le hashtag #Pas d’africains en Algérie. Celle-ci a toutefois suscité l’indignation des associations de défense des droits humains et ainsi que celle de nombreux internautes, révoltés par la banalisation de la xénophobie. Quelques jours avant le déclenchement de ce que l’on peut désormais qualifier de ratonnade virtuelle, un article paru dans un quotidien islamo-conservateur à grand tirage, accusait l’armée Française au Mali d’aider les migrants clandestins à s’installer en l’Algérie. L’auteur y exhortait ni plus ni moins les autorités « à expulser tous les migrants et les réfugiés à l’exceptions des syriens car arabes et musulmans »…

 «J’aime les noirs mais chez eux »

Bien que les préjugés raciaux soient instrumentalisés par certains médias et hommes politiques, il font néanmoins écho à une réalité sociale. Dans les quartiers populaires d’Alger « la Blanche », les représentations anti-noirs ont  en effet la dent dure. Pour Ahmed, un taxieur « clandestin », retraité de la fonction publique, il faut tout bonnement procéder à leur expulsions: « J’aime les noirs mais chez eux comme disait Le Pen sur les Arabes » s’exclame-t-il. Ahmed accuse les migrants africains pèle-mêle de « diffuser le Sida, Ebola et de voler le travail des couturiers(de dentelles) en tirant les prix vers le bas ».

Pourtant, les experts estiment leur nombre à seulement 20.000 dans le pays, principalement concentrés dans les villes du Sud (Ghardaïa, Tamanrasset, Ouargla). Mais excédés par leur présence (forcément) visible, certains algériens se laissent aller aux pires réflexions. « Kahlouch « noir en dialecte algérien » « Negrou » (nègre), Krouda (singes) « Ebola », « Sida » : ces qualificatifs, peu amènes, sont en effet récurrents à l’évocation des migrants sub-sahariens, accusés de concentrer les pires maux de l’espèce humaine,-quand l’appartenance à celle-ci leur est accordée. Et phénomène de cause à effet, les agressions à leur encontre se sont donc multipliées.

« Les chinois nous volent nos emplois »

De nombreux travailleurs Chinois se sont installés en Algérie depuis le début des années 2000

Ces agressions négrophobes interrogent par ailleurs sur le rapport des algériens aux étrangers. Et plus généralement à « l’Autre ». Dans un pays qui a vécu en vase clos durant la décennie Noire, la notion d’altérité s’en trouve forcément altérée. Car les sub-sahariens ne sont pas les seuls à subir les affres de la xénophobie en Algérie. Il y a également les milliers d’ouvriers Chinois venus donner vie à des projets pharaoniques construits à coups de pétro -dollars. L’ambassadeur de Chine à Alger avait confié effectivement à la presse nationale que pas moins de 30 000 ouvriers chinois, sur les 40 000 concentrés dans divers chantiers, qui travaillent depuis des années en Algérie, ont décidé de rentrer chez eux. L’une des raisons qui explique ce retour massif, outre la crise économique actuelle, serait le racisme. Bien que le rapport des Algériens aux Chinois soit plus ambivalent. Il oscille entre admiration, jalousie sociale et incompréhension culturelle. En témoigne ce témoignage de ce maçon de 32 ans excédé par le traitement de faveur dont bénéficieraient selon lui les travailleurs chinois « Ils nous ont pris tout le travail qui nous était destiné. Les responsables de chantiers nous faisaient fréquemment comprendre qu’ils ne recrutaient pas d’Algériens…On voyaient des hordes d’ouvriers chinois débarquer dans les différents chantiers et pour couronner le tout, ils mangeaient devant nous en plein mois de Ramadhan, c’est un manque de respect ». Yazid, un chômeur de 28 ans regrette lui aussi qu’on fasse appel à une main-d’œuvre étrangère alors que l’Algérie compte 32 % de taux de chômage officiel : « C’est scandaleux ! Je veux bien reconnaître que Les Chinois sont très doués mais pas au point d’être payés trois fois plus que les Algériens ! Ils ne respectent pas de surcroît les coutumes locales. Ils ne vivent qu’entre eux et ne font aucun effort d’intégration, qu’ils rentrent chez eux ! ». Un manque supposé de volonté de s’intégrer qui n’a pourtant pas empêché certains d’entre eux d’épouser des Algériennes…

Dans ce tableau noir peu reluisant, la seule communauté étrangère qui semble échapper, peu ou prou, à l’intolérance d’une partie des algériens, est la communauté syrienne réfugiée, qui a réussi à s’intégrer progressivement malgré quelques heurts lors des premiers mois de son installation. Dés lors, une question doit légitimement découler de ce constat : doit-on être musulman et(ou) clair de peau afin d’être aimablement accueillis en Algérie ?

Samir HAMMA

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