Isabelle Adjani – Lambert Wilson : Une avant-première qui s’inscrit en lettres majuscules !

Isabelle Adjani – Lambert Wilson : Une avant-première qui s’inscrit en lettres majuscules !

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Lambert Wilson.

Le premier juin 2018, avait lieu l’avant-première de la lecture d’une sélection de la correspondance entre Maria Casarès et Albert Camus, par Isabelle Adjani et Lambert Wilson, au 18ème festival « Les langagières », dans l’enceinte du Théâtre National Populaire de Villeurbanne.

 

Si une foule, remplissant la totalité de la salle Roger Planchon qui jauge à 680 places (avec encore une centaine de personne n’ayant pu accéder à la représentation) avait, de façon presque unanime le nom d’Isabelle Adjani, étant venu voir, pour sa grande majorité, des « stars mondiales », celle-ci en est ressortie en s’étant rendue compte qu’elle avait eu, devant elle, des artistes avec un « A » majuscule.

 

 

Jeudi 1er juin 2018, salle Roger Planchon, TNP de Villeurbanne. Il est environ 21h45 lorsque, après deux rappels, les spectateurs venus en très grand nombre, commencent à sortir de la salle où ils viennent d’assister un une lecture de lettres choisies de la correspondance dense qui lia deux monstres sacrés du théâtre, que furent l’actrice Maria Casarès et l’homme de lettre, ainsi que grand penseur de son siècle, Albert Camus, interprétés par deux des plus grands interprètes francophones de notre époque, à savoir, respectivement, Madame Isabelle Adjani et Monsieur Lambert Wilson qui viennent de donner une représentation non seulement impeccable techniquement, mais surtout, restituer avec « justesse d’âme », un amour tragique, faute d’être advenu un demi siècle trop tôt.

Après une quinzaine de minutes, alors que la salle s’est presque vidée, parmi les quelques personnes restées là pour échanger entre elles, nous remarquons une femme esseulée, partie très loin en elle-même, qui essuie discrètement quelques larmes à plusieurs reprises, durant les quelques cinq minutes où nous l’observons – avec pudeur et respect, bien sûr. Fut-elle la seule à être bouleversée à ce point, par cette amour contrariée du fait des conventions socio-morales de son époque, entre un homme marié et père de famille qu’était Albert Camus et Maria Casarès, cette femme dont la passion méditerranéenne qui qui coulent dans son sang, ne pouvait, par nature, pas se satisfaire de devoir rester, non pas dans l’ombre de ce grand homme connu pour sa pensée, mais dans l’absence quasi permanente de l’homme, lui-même, qui était un « grand sensuel » ? Pour, peut être, avoir réponse à cette question, il nous faut nous remémorez la représentation qui vient de se faire sous nos yeux.

 

C’est, comme nous le présentions, Isabelle Adjani qui paraît la première sur scène. En fait, non ! C’est bien Maria Casarès qui, vêtue d’une grande « robe de nuit » bleue, vient prendre possession, la première, de l’espace et du temps ! Lentement, elle se dirige vers un espace où se trouvent deux sièges cabriolet qui se font face, à une distance, d’un « jet de cœur », afin de permettre cette proximité entre deux êtres attachés l’un à l’autre, et ce à la confidente lumière d’une petite lampe posée sur une table basse. Mais, déjà, le ton est donné lorsque « Maria/Isabelle » s’assied, d’emblée, dans le siège faisant dos au public…dos au monde ! Et, bien qu’elle passera, une fois, sur le siège qui lui fait face, ainsi que sur la table basse, c’est bel et bien toujours seule, qu’elle y sera, la majeure partie du temps de sa représentation…de sa vie de femme amoureuse interdite, ne pouvant que monologuer puisque, si les mots et les sentiments qu’ils transportent et expriment, lui parviennent, ils ne le font, en fait, qu’à contretemps vis à vis du moment ressenti et livré sur le papier.

Lambert Wilson.

Une fois « Isablle/Maria » installée, « lovée » dans son solitaire amour, voici qu’apparaît « Lambert/Albert » ! Le pas est rapide, net, décidé. Il s’agit bien, là aussi, d’Albert Camus, et non de Lambert Wilson ! Le grand homme s’installe à son bureau,  son « centre du monde », qui va, à maintes reprisses, lui permettre de communiquer avec le « centre de sa vie »…Maria. Et c’est lui, Albert, qui commence à nous faire vivre le début de cet amour aussi épistolaire qu’épisodique dans la réalité de la chair. « Albert/Lambert », va nous conduire partout, dans ses sentiments et sur scène…sauf là où se trouve « Maria/Isabelle », en ce qui concerne ce dernier type de voyage !

 

Car, la mise en scène de cette « lecture à deux voix uniques » est bien la même que celle interprétée par Maria et Albert, durant les presque quinze ans et demi (juin 1944 –  30 décembre 1959) qu’il resta à vivre pour Albert Camus – décédant le 4 janvier, alors qu’il rejoignait Maria Casarès, comme il le lui avait indiqué dans la très courte lettre, qui fut la dernière, quelques jours plus tôt.

Mise en scène tout en symboles et en « non-dits », collant, là encore, à la réalité de la relation amoureuse de ces deux êtres, qui, tellement épris l’un de l’autre, résistera au temps – et ce, d’autant plus que, dévoilée au monde, fin 2017, par la publication de l’intégralité de leur correspondance, elle se prolonge et reprend, plus que jamais, vie, par deux interprètes d’exception…pour une histoire qui ne le fut pas moins.

 

Toute au long de cette relation qui nous est donnée à partagée, Isabelle Adjani, se tiendra à l’arrière scène, laissant Lambert Wilson seul devant la foule, exprimer, avec une justesse de ton et une interprétation absolument magistrale, les joies que procure le sentiment amoureux…mais, bien entendu, également ses affres ! Tout cela pour nous rappeler que Maria Casarès, bien qu’amoureuse et amante complète d’Albert Camus, ne pouvait prétendre à une autre place que celle qui fut la sienne à cette époque, à savoir, la « femme interdite », celle qui, parce qu’aimant un homme déjà marié et père de famille, se doit de rester dans l’ombre, à distance. Une fois seulement, Isabelle Adjani viendra s’installer, très brièvement, près de Lambert Wilson, se plaçant même plus au devant de la scène. Mais, là encore, n’est-ce pas, tout simplement, parce que Maria Casarès, bien que loin d’Albert Camus par les kilomètres qui les séparent, n’en est pas moins juste à ses côtés, et même, devant lui, face au monde, puisque, en fait, c’est rempli d’elle, qu’il donne le meilleur de lui-même au monde, à son public ?

 

Une fois, également, leurs regards se croiseront, véritable échange et partage de la passion charnelle qui les consumaient, l’un l’autre – l’un pour l’autre -, à l’image de cette cigarette qu’ « Albert/Lambert », consomme, symbole de leur embrasement (autre temps autre fascime moral imposé par la société bien-pensante), tandis que « Maria/Isabelle », languissante, s’offre aux milieu des volutes de fumée, et sur « The man I love », interprété par Ella Fitzgerald, prouvant que l’amour passion – le vrai -, quand bien même n’aurait-il « que » cinquante nuances, ne sait être gris, mais bel et bien « blues ».

 

Parfaite concordance de la mise en scène de la « représentation-vie » de cet amour, toujours et enfin, lorsque, à l’issue de la dernière des 865 missives qui ponctuèrent le quotidien de cet amour entre Albert Camus et Maria Casarès, « Albert/Lambert », rejoint « Maria/Isabelle », en courant la rejoindre en fond de scène, happé soudainement par la nuit du fond de laquelle son aimée l’avait, en réalité, toujours attendu.

 

Alors, après avoir revécu ces grandes lignes de l’extraordinaire « plus-que-représentation » que nous ont offert Madame Adjani et Monsieur Wilson, peut-on bien en conclure que, comme cette femme « restée loin » au milieu de la salle, émue aux larmes par cette amour si intense entre Maria Casarès et Albert Camus, d’autres personnes, dans l’assistance, se sont laissées portée par leurs émotions, au travers, subtiles de ses deux interprètes ?  La réponse est, assurément « oui », car, bien que n’ayant eu la moindre preuve visuelle, d’une autre personne émue ainsi, nous pouvons témoigner de notre propre ressenti et des larmes aux dents qui nous sont venues, non pas pendant le déroulement de cette histoire d’amour hors normes, mais lors du second rappel, nous faisant dire que ce n’est pas pour rien que les lettres (d’) A. et M. sont les deux premières qui composent (l’) AMOUR !

 

Christian Estevez

 

 

 

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