Interview: Kaci Ait Yala Un Franco- Algérien engagé

Interview: Kaci Ait Yala Un Franco- Algérien engagé

1755
PARTAGER

Le président de la Chambre algérienne du commerce et de l’industrie en France (Cacif) et délégué honoraire France du Forum des chefs d’entreprise (FCE), Kaci Ait Yala, est un entrepreneur engagé. À la tête du Groupe K&S, il oeuvre depuis desannées pour fédérer la diaspora franco-algérienne et construire un pont économique entre les entrepreneurs d’Algérieet de France. Il se confie en exclusivité à Salama pour parler des ambitions et des objectifs de son organisation.

  • SALAMA: Pourquoi y a-t-il eu subitement la création de la Caci* en France et quelles en sont les raisons fondamentales ?

Kaci Ait Yala Le terme de « subitement » est inapproprié s’agissant de la création de la Chambre algérienne de commerce et de l’industrie en France (Caci France), puisque celle-ci s’est inscrite dans la durée. Elle correspond à un projet de long terme. De multiples rencontres ont eu lieu avec des opérateurs économiques sur toute la France et en Algérie qui ont abouti à la décision de créer la Caci France. C’est un projet de plus vingt ans, initié par l’ex-ministre du Commerce, Mourad Medelci, et poursuivi par Belaïb Bakhti (actuel ministre du Commerce), lors de son précédent mandat, qui adressa une demande à son homologue français pour la création de la Caci France. En septembre 2014, Amara Benyounes, ex-ministre du Commerce, installa officiellement la Caci France. Née de la volonté des chefs d’entreprises de la diaspora de s’organiser pour se retrouver dans un espace d’affaires structurant, la Caci France s’inscrit dans la dynamique du « Partenariat stratégique » entre l’Algérie et la France, décidé par les présidents Abdelaziz Bouteflika et François Hollande en décembre 2012.

Juste après la création de la Caci France, un dispositif de veille et d’accompagnement a été mis en place. Nous avons effectué des tournées à travers différentes régions de France pour installer des délégations régionales. Le travail de nos commissions techniques a permis ensuite de dessiner des projets. Nous ambitionnons de construire, à terme, un véritable pont économique entre la France et l’Algérie, en mobilisant les 400 000 chefs d’entreprises et cadres de la diaspora algérienne et les entrepreneurs amis des deux rives et en impulsant une nouvelle dynamique de partenariat « gagnant-gagnant » entre les PME françaises et algériennes à travers des projets à haute valeur ajoutée.

  • SALAMA: Quelles sont les missions principales et les objectifs de la Cacif* ?

K.A.Y. : Notre mission est de construire le pont Paris-Alger à l’image de ce qu’a été l’axe Paris- Berlin, après la Seconde Guerre mondiale. Un axe structurant, de long terme, et placé sous le signe de l’excellence. La Caci France apporte le savoir-faire de proximité et un accompagnement de la petite et moyenne entreprise. Nous mettons en place des services classiques de veille, d’accompagnement opérationnel, de représentations et d’influence. La Caci France met également l’accent sur la notion d’intelligence économique. L’Algérie est sortie de la zone de turbulences ; elle vit une période de transition vers une économie de marché, une restructuration économique qui prépare notre pays à l’après-pétrole. La Caci France s’inscrit dans une perspective d’accompagnement de toute démarche structurante.

  • SALAMA: Pensez-vous que la mission de la Cacif est aussi de faire retourner au pays la diaspora qui a fui le pays pour de multiples raisons ?

K.A.Y. : La diaspora algérienne établie à l’étranger, forte de plus de 5 millions de personnes en France, évolue dans un système d’économie de marché, en maîtrise les codes et les règles. Le potentiel économique et scientifique des 400 000 chefs d’entreprises et hauts cadres installés en France est une richesse pour l’Algérie. D’après la Banque mondiale, en 2015 la diaspora tunisienne a transféré 2,3 milliards de dollars (1 $ = 0,9 €) vers son pays, le Maroc 6,4 milliards de dollars et la diaspora algérienne seulement 2 milliards de dollars alors qu’elle est 5 fois plus nombreuse. La Caci France s’est fixé l’objectif ambitieux de multiplier ce chiffre par 10. Car la diaspora algérienne en France manifeste en permanence son intérêt pour le pays. L’Algérie est un modèle d’attractivité, elle dispose d’un potentiel énergétique inégalable, d’un coût de la main-d’oeuvre extrêmement compétitif, d’une population socialement soutenue par une politique gouvernementale, à savoir la santé, la culture, le logement, le transport, l’instruction, la formation professionnelle, etc. et d’un territoire qui fait cinq fois la France. La Caci France, par son positionnement, par la qualité de ses membres et par son implantation de proximité, oeuvrera sans relâche pour canaliser la manne financière et le savoir de notre diaspora en direction du pays.

  • SALAMA: Est-ce que le climat des affaires ( Doing Business, Gafi, WorldEconomic Forum et Panama Papers ), en Algérie, est vraiment un obstacle ?

K.A.Y. : Ces mots, cette interrogation légitime, prennent une connotation tout autre dès qu’il s’agit de l’Algérie ; ils servent de justification à des critiques et des attaques très à la mode dans les rédactions. Il ne faut pas tomber dans le piège tendu par des intelligences et des intérêts qui souhaitent avant tout vendre du papier.

Vous m’interrogez sur le climat des affaires, je répondrai de manière factuelle : le président Abdelaziz Bouteflika a, dès son arrivée au pouvoir, lancé la réforme de la justice. Le gouvernement du Premier ministre Abdelmalek Sellal a signé en février 2015 l’accord sur l’entrée de l’Algérie dans le Groupe d’action financière (Gafi) pour la lutte contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme. Le Gafi a d’ailleurs relevé, lors de ses réunions plénières annuelles qui se sont tenues du 17 au 19 février 2016 à Paris, que l’Algérie a adapté son cadre juridique et réglementaire dans la lutte contre le blanchiment d’argent aux standards internationaux. Et, enfin, le ministre de l’Intérieur et des Collectivités locales, Noureddine Bedoui, a lancé le chantier de la généralisation du numérique dans l’administration publique (S12, passeport et carte d’identité biométriques, etc.).

L’ensemble de ses actions s’inscrit dans une politique de transparence, de lutte contre l’économie informelle et la corruption, pour que l’Algérie soit au niveau des standards internationaux.

À propos des rapports du Doing Business et du World Economic Forum (Forum de Davos) qui rétrogradent la note de la compétitivité algérienne, il faut noter que, lors de sa récente visite à Alger, Miroslav Dusek, chef de la région Mena (Moyen-Orient et Afrique du Nord, NDLR) et membre du Conseil exécutif du Forum de Davos, a souligné, concernant le climat des affaires en Algérie, qu’il avait noté des avancées après les dernières réformes du gouvernement, ajoutant que ce climat ne peut être que positif.

L’Algérie pourra légitimement être soumise à ces critères et indicateurs de performance lorsqu’elle aura achevé sa transition de l’économie structurée vers l’économie de marché. Dans tous les cas, les chefs d’entreprise au sein du Forum des chefs d’entreprise (FCE), au sein de la Caci et la diaspora sont mobilisés pour compenser les baisses d’investisseurs directs étrangers en Algérie dû à la baisse de nos recettes d’hydrocarbures. Pour finir sur cette question, je souhaite apporter un commentaire sur l’affaire dite des Panama Papers. Comme pour tous ces sujets qui suscitent un tel retentissement médiatique, l’expérience a rappelé qu’il faut savoir rester mesuré en attendant que les autorités fassent leur travail d’investigation.

  • SALAMA: Quelles sont les mesures que devrait prendre le gouvernement algérien à court, moyen et long terme, pour réussir le développement économique du pays ?

K.A.Y. : Cette question est vaste et appelle des développements que l’espace imparti ne me permettra pas de faire. Aussi, permettez-moi tout d’abord de saluer la dynamique initiée par le gouvernement algérien pour permettre la transition de l’économie algérienne d’une économie structurée vers une économie de marché. Le gouvernement doit poursuivre sa stratégie de diversification de l’économie et continuer à soutenir le développement de la production en Algérie de produits et services. La production algérienne est qualitative. Je tiens ici à féliciter le président du FCE, Ali Haddad, d’avoir lancé le label baptisé « Bassma Djazairia ». Il faut promouvoir la production nationale de produits fabriqués en Algérie par les Algériens mais aussi en dehors du territoire national. Il convient d’accompagner les entreprises algériennesdans leur stratégie d’exportation. Nous avons d’ailleurs mis en place au sein de la Caci France une commission « Made in Algeria », pour accompagner la promotion des produits et services algériens. L’export doit être au centre de notre stratégie. C’est un acte politique et une stratégie du pays à l’instar de tous les autres pays. La décision de l’Algérie d’accompagner l’entreprise algérienne et plus précisément les chefs d’entreprise dans le développement du commerce extérieur est également un engagement ferme et irréversible. La promotion du label Algérie, et son positionnement à un standard haut de gamme, devra être notre objectif. Il faut utiliser des leviers accélérateurs de processus pour se positionner rapidement sur le marché de l’export. Notre produit d’exportation doit être induit par notre pouvoir de consommation (volume d’import) et doit impérativement cibler les pays où notre diaspora est présente. Ce sont nos meilleurs représentants à l’étranger, à l’instar des modèles chinois et turc.

L’économie de demain se prépare aujourd’hui, le monde est dans la même situation qu’à la fin du XIXe siècle, à savoir endettement, chômage, travail à la tâche, précarité sociale et une couverture très limitée face aux risques. L’entreprise algérienne est en pole position pour s’adapter et s’intégrer à ces changements économiques et sociaux majeurs : nanotechnologies, robots, imprimantes 3D, drones, Internet, algorithmes. Le mix Internet + numérique + informatique va modifier notre façon de vivre et de travailler, mais accroîtra aussi nos capacités d’adaptation au changement, de mobilisation et de reconfiguration rapide.

Nous entrons dans une société de la transparence, la protection de nos données va devenir plus que stratégique. Avec le Big Data, les hiérarchies intermédiaires vont disparaître, le travail à distance va se développer et le patron sera celui qui détient la propriété du logiciel et des brevets. Tous les métiers, tous les produits sont appelés à se transformer grâce au numérique. Le but est d’inventer de nouvelles sources de création de valeur ajoutée. Les moyens financiers sont secondaires. L’Algérie peut devenir le chef de file de l’Afrique nouvelle.

  • SALAMA: Votre participation au 3e forum franco-algérien a abouti à la signature de plusieurs contrats de partenariats, pourriez-vous nous donner plus de détails ?

K.A.Y. : Cette 3e session du Comité intergouvernemental de haut niveau algéro-français (CIHN) a été couronnée par la signature de plusieurs accords de partenariat dans divers domaines, notamment les transports, la santé, l’énergie, l’agroalimentaire et l’industrie dont quatre projets portés par la Caci France et qui conduiront à la mise en oeuvre de projets créateurs de valeur en Algérie. De grands projets structurants ont vu le jour sous l’égide du ministère algérien de l’Industrie et des Mines et d’une équipe de grande compétence dirigée par Bachir Dehimi, côté algérien, et de l’équipe dirigée par Jean Louis Levet, côté français. Les deux parties ont réaffirmé leur volonté de hisser le partenariat économique et industriel entre l’Algérie et la France au niveau de l’excellence. Un approfondissement du partenariat dans les secteurs stratégiques pour la diversification de l’économie algérienne a été ciblé : mines, transports, infrastructures, santé, mécanique et agroalimentaire et sous-traitance. Une attention particulière a été portée au rôle que jouent les PME et les ETI dans la diversification du tissu d’échanges bilatéraux, des facilitations de leurs implantations seront accordées. L’Algérie est à l’intérieur d’un espace économique de plus d’un milliard et demi de consommateurs (Afrique, Europe et Moyen-Orient) et offre des opportunités inestimables. C’est un espace en cours de reconfiguration avec l’Afrique qui est en pleine émergence, plus d’une dizaine de pays affichent une croissance oscillant entre les 5,6 et 10 %. À ce jour, 500 entreprises françaises se sont implantées en Algérie et génèrent plus de 140 000 emplois directs et indirects et les flux d’investissements français vers l’Algérie sont systématiquement supérieurs à 200 millions d’euros par an, depuis 2008. Vous m’interrogiez plus haut sur le climat des affaires, vous savez, on mesure mal le nombre et l’importance des dispositions qui sont prises aujourd’hui en Algérie pour assurer la transition économique et connecter l’Algérie au système économique mondial, développer l’entrepreneuriat privé tout en gardant à l’État un rôle de régulateur. Ces mesures n’ont pas en France la publicité qu’elles mériteraient, pourtant elles vont très loin. La Caci France sera au rendez-vous pour la 4e session du CIHN algéro-français avec de nouveaux projets.

 

*Caci : Chambre algérienn de commerce et d’industrie

*Cacif : Chambre algérienne de commerce et d’industrie en France (ou Cafi France)

 

 

Commentaires

commentaires