Interview Jean-Louis Levet, le « monsieur Algérie, français »

Interview Jean-Louis Levet, le « monsieur Algérie, français »

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Selon Jean-Louis Levet, économiste, haut fonctionnaire et essayiste,
les partenariats algéro-français sont sources de création d’emplois
et de formation. Il explique pour Salama.

SALAMA Vous êtes « le monsieur Algérie français » chargéde la coopération économique et industrielle. Comment jugez-vous la chute du prix du pétrole et son impact sur la politique industrielle algérienne et sur l’économie nationale ?

Jean-Louis Levet : L’Algérie traverse une période de transition rendue difficile par la baisse de ses recettes issues des hydrocarbures depuis le milieu de l’année 2014. Cette période est d’autant plus dure que son économie, au contraire de la plupart des économies de la rive sud de la Méditerranée, reste fondée sur l’exploitation de ses ressources pétrolières et gazières tout en étant fortement importatrice. L’Algérie en est parfaitement consciente. Elle doit réaliser dans le même temps une triple mutation accélérée : passer d’une économie administrée à une économie régulée de marché ; passer d’une économie monoactivité à une économie diversifiée et entrepreneuriale; enfin passer d’un système énergétique de consommation non durable, car fondé sur les seules ressources fossiles, à un modèle intégrant à terme une part prépondérante d’énergies renouvelables.

  • SALAMA En avril dernier, s’est tenue la réunion du 3e Comité intergouvernemental de haut niveau franco-algérien (CIHN) et trentedeux accords de partenariat ont été signés, notamment dans le secteur de la valorisation des déchets de métaux ferreux et non ferreux, des équipements agricoles et des TIC. Après les usines Renault et Peugeot, pensez-vous que l’Algérie et la France sont dans une nouvelle dynamique ?

J.-L. L. : Ce 3e CIHN constitue une nouvelle étape dans la coopération entre les deux pays ; il faut en parler. Pour nous en tenir aux accords économiques, citons tout particulièrement celui réalisé entre le groupe français Avril et le groupe algérien Djadi pour la création d’une usine de sauces condimentaires. Notons aussi l’accord entre l’entreprise Roullier et la société Asmidal pour la création d’une joint-venture dans le domaine de l’exploitation des phosphates et celui entre la SNCF et la SNTF concernant la formation dans les métiers du ferroviaire ; sans oublier celui entre l’opérateur Egis et le FCE pour la réalisation d’une étude de faisabilité sur la réalisation d’un premier parc techno-industriel en Algérie. On peut encore citer l’accord entre l’opérateur français Systra et la SNTF pour la création d’une joint-venture dans le domaine de l’ingénierie des systèmes ferroviaires, ou encore le nouveau pacte d’actionnaires relatif à l’extension de l’activité de Cital (joint-venture entre Alstom, SNVI, SNTF et EMA) à l’ingénierie, la fabrication et la maintenance d’autorails, ainsi que plusieurs accords entre des PME des deux pays. Ces partenariats s’ajoutent aux précédents et sont sources pour l’Algérie de création d’emplois, de développement de nombreux métiers, de diversification de son économie avec la diversité des secteurs concernés, de création de valeur ajoutée, d’apprentissage de technologies, etc. Et, côté français, d’une présence plus forte en Algérie et d’une internationalisation croissante de ses entreprises, petites et grandes. On peut vraiment parler de partenariats gagnant gagnant, c’est du concret ! Alors oui, nous pouvons dire avec force que des dynamiques réelles sont à l’oeuvre entre nos deux pays, qu’elles s’amplifient, et que nous devons, ensemble, accélérer cette montée en puissance des relations ; cette mutation d’un modèle de relations fondé sur le commerce à un modèle de relations fondé sur la coopération, c’est-à-dire le co-investissement, des projets structurants pour l’avenir, et la recherche constante de l’excellence. C’est tout le sens de ma démarche, dans le cadre de ma mission.

  • SALAMA Pourtant, avec 250 millions d’euros, le montant des investissements étrangers (IDE) en Algérie a peu évolué depuis 2011 , alors que la France reste le deuxième fournisseur pour l’Algérie avec 7 milliards d’euros. Comment expliquez cette situation ?

J.-L. L. : Historiquement, les PME françaises, des années 1960 aux années 2000, ont d’abord cherché, avec la construction de la Communauté économique européenne puis de l’Union européenne, à grandir au sein du marché européen et à affronter, depuis la fin de l’empire colonial au début des années 1960, la concurrence très forte des entreprises des autres pays européens, et tout particulièrement celles des entreprises allemandes proches en termes de secteurs d’activités. Cependant, plusieurs centaines d’entre elles ont continué d’être présentes dans les pays du Maghreb, en particulier au Maroc et en Tunisie qui, depuis plusieurs décennies, ont fait le choix de rendre attractifs leurs territoires respectifs pour les IDE. Par ailleurs, l’Algérie ne s’est ouverte aux IDE que depuis une période récente, au contraire de ses voisins. Si l’on regarde l’évolution du stock d’IDE dans les pays d’Afrique du Nord (données CNUCED), entre 2009 et 2014, on constate : un stock de 17 milliards de dollars en 2009 pour l’Algérie qui passe à 26,7 milliards en 2014 ; alors qu’au Maroc, durant la même période, on passe de 42,5 à 52 milliards. En Tunisie, pays dont la population est quatre fois inférieure à celle de l’Algérie, le stock d’IDE, qui n’a pas varié, est de grosso modo 32 milliards ; quant à l’Égypte, il est passé, toujours durant la même période, de 67 à 88 milliards. La Turquie, elle, a un stock d’IDE de près de 170 milliards d’euros, ce qui explique d’ailleurs la présence croissante de ses entreprises en Algérie alors que le contraire n’est pas vrai. Le retard de l’Algérie par rapport à ses voisins est donc important (n’oublions pas bien sûr la terrible « décennie noire » qui a meurtri le pays dans sa chair et bloqué son développement) et le pays a bien entendu tout à fait raison de mettre l’accent sur les IDE, en particulier via des projets de coproduction. En rencontrant les PME françaises dans les différents territoires du pays (ces derniers mois, j’étais, par exemple, à Bordeaux, Lille, Dunkerque, Marseille, prochainement, je serai à Grenoble, Montpellier, etc.), sans oublier l’Ile-de-France qui concentre une grande partie du tissu productif français et de son potentiel de recherche, je constate depuis deux ans une attention de plus en plus marquée pour l’Algérie, c’est très net. En particulier venant d’une nouvelle génération d’entrepreneurs, dont un certain nombre a des liens plus ou moins directs avec l’Algérie. Donc des mouvements sont à l’oeuvre, tout cela est encore peu visible, mais contribue à construire l’avenir. Et inversement, de plus en plus de PME algériennes que je rencontre dans les multiples bassins d’emplois du pays sont à la recherche de partenaires français, voire souhaitent s’implanter en France et y investir : encore faut-il qu’elles en aient la possibilité.

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  • SALAMA Vous semblez privilégier les accords dans le secteur de la formation. Pourquoi ?

J.-L. L. : Plus précisément, j’ai construit, dès le départ, le positionnement de ma mission en privilégiant une écoute et une compréhension des attentes et des besoins de l’économie algérienne. Là où trop souvent dans le passé, des entreprises françaises, et cela est encore parfois le cas, se contentent de se projeter sur les marchés extérieurs, sûres de leurs produits. De la modestie par l’échange, du temps pour construire une relation de confiance, la volonté de privilégier des projets où chacun trouve son intérêt dans la durée : tels sont les facteurs clés du succès d’une véritable coopération : cela nécessite un nouveau mode de pensée (aller vers l’autre) et un nouveau mode d’action (la coopération). La formation professionnelle, en lien étroit avec les entreprises, apparaît vite comme un besoin évident en Algérie. Les attentes, tant des entreprises que des personnes, les jeunes en particulier, sont considérables ; sans formation, pas de développement économique et social possible. La formation, c’est ce qui permet à tout pays de passer de comportements habituels d’adaptation à des comportements d’anticipation individuels et collectifs sans lesquels il ne peut y avoir d’insertion positive d’un pays dans une mondialisation de plus en plus rapide et de plus en plus incertaine. Ainsi une des priorités de ma mission concerne la formation professionnelle en lien avec l’objectif de réindustrialisation diversifiée de l’économie des autorités publiques algériennes : citons par exemple, les projets d’école de formation supérieure : une école des métiers de l’industrie en partenariat avec l’École des Mines de Paris, une école d’économie industrielle appliquée avec l’École d’économie de Toulouse, un institut national de logistique avec l’Avitem, une école de management industriel avec Skema, ou encore un centre d’excellence en efficience énergétique avec le groupe Schneider Electric, qui est opérationnel. Avec la formation, deux autres priorités sont apparues, que j’ai également mis au coeur de ma démarche . Une deuxième priorité est relative au développement d’infrastructures technologiques et techniques d’appui aux PME algériennes : avec des coopérations dans les domaines de la normalisation, de la métrologie, de la propriété intellectuelle, de l’appui de centres techniques français aux PMI algériennes (mécanique, agroalimentaire); nous avons construit des accords avec le ministère de l’Industrie et des Mines dans ces différents domaines, et en lien avec les entreprises. La troisième priorité s’axe sur des partenariats productifs dans des domaines de plus en plus diversifiés que nous avons abordés précédemment : ferroviaire (par exemple, avec un accord-cadre signé entre la SNCF et la SNTF en septembre 2015), industrie automobile (avec notamment l’implantation de Renault à Oran en partenariat avec des opérateurs algériens), mécanique et agroalimentaire avec des PMI françaises, matériaux déconstruction (avec le groupe Lafarge Holcim), etc., via la constitution de joint-ventures selon la législation algérienne du 51/49. Dans tous ces accords en cours de mise en oeuvre, la formation est bien sûr présente.

  • SALAMA Quel est le rôle des binationaux dans la coopération industrielle et technologique franco-algérienne ?

J.-L. L. : Nous construisons des ponts et non des murs. C’est cela la coopération. Les Français qui ont la double nationalité en constituent bien entendu des éléments mobilisateurs. Nombre d’entre eux connaissent les spécificités culturelles des deux pays, avec une langue commune qui est un atout capital sur le plan humain. J’en rencontre de plus en plus, qui souhaitent travailler avec leur ,pays d’origine et en faire profiter, dans le même temps, le pays où ils vivent. En particulier des jeunes entrepreneurs, universitaires, chercheurs, militants associatifs, etc.

  • SALAMA À votre avis, quand allez-vous aborder le volet bilatéral des investissements et projets algériens en France ?

J.-L. L. : C’est un sujet que j’ai abordé avec mes interlocuteurs algériens dès ma prise de fonction. Qui dit coopération dit par définition mouvements dans les deux sens – de la France vers l’Algérie et de l’Algérie vers la France. Que je sois, comme ces derniers mois, à Saïda, à Mascara, à Oran, à Sétif, à Constantine, à Bejaïa, à Alger, ou encore la semaine dernière à Blida et dans sa région, je rencontre des entrepreneurs algériens qui ont su développer leurs entreprises, tant en termes de qualité que de compétences ; leurs sites de production sont certifiés ou en cours de certification. Ils travaillent à acquérir les compétences pour exporter, vers l’Afrique ou vers l’Europe, et pour investir aussi avec des partenaires français en France. Des PME françaises ne demandent pas mieux ; il ne reste qu’à créer les conditions pour leur permettre d’agir et d’investir.

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