Quand la Chine s’éveilla … bien longtemps avant l’Occident

Quand la Chine s’éveilla … bien longtemps avant l’Occident

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Alain Peyrefitte a annoncé dés 1973 la sursaut économique de la Chine dans son célèbre ouvrage "Quand la Chine s’éveillera, le monde tremblera" (Fayard)

« Quand la Chine s’éveillera, le monde tremblera ! » C’est ce qu’aurait affirmé Napoléon Bonaparte en 1816, lors de son exil sur l’île de Sainte Hélène, au cours duquel il entreprit la lecture d’un ouvrage de Lord George Macartney, ambassadeur britannique en Chine dont les observations furent publiées en 1804. Cette célèbre citation a d’ailleurs inspiré le titre de l’ouvrage d’Alain Peyrefitte, publié en 1973. Pourtant, l’éveil de la Chine commença bien des siècles avant notre ère, tant sur le plan de la pensée que sur le plan du développement économique.

 

L’Antiquité chinoise : unification politique, essor économique et intellectuel 

L’unification de la Chine a eu lieu deux siècles avant Jésus-Christ, à l’issue de la période dite des Royaumes combattants (Zhanguo), qui dura de 481 à 221 avant notre ère, à une époque où l’Histoire de l’Europe n’en n’était qu’à ses balbutiements. Aux termes de longues guerres mettant aux prises sept royaumes belligérants, l’unification fut réalisée par l’un des plus illustres personnages de l’Histoire chinoise, le premier empereur Qin Shi Huangdi (-259 ; -210)[2].Ayant pour capitale Xianyang[3], l’empire Qin s’étendait alors sur le Nord-Est du territoire chinois actuel. Dès cette époque, le pouvoir est centralisé, ce qui permet l’entretien d’une armée et d’une administration efficaces, la mise en œuvre de lois strictes, ou bien encore l’unification linguistique et monétaire. De grandes constructions sont entreprises, telles que la Grande Muraille de Chine, pour se protéger contre les incursions des Xiongnu venus de Mongolie, ou bien encore la fameuse armée de terre cuite découverte dans les fosses du mausolée de l’empereur, en 1974.

Si l’Antiquité chinoise marque les prémices du développement économique de la Chine, c’est également le cas de sa pensée économique.« Que cent fleurs s’épanouissent, que cent écoles rivalisent ! » clamait Mao Zedong dans un célèbre discours, en 1956[4], faisant référence aux « cent écoles » de pensée qui se seraient développées pendant la période des Printemps et Automnes (771 – 481 avant Jésus-Christ, Chunqiu), puis pendant celle des Royaumes combattants[5]. Cet essor de la pensée chinoise, philosophique et religieuse, s’accompagne d’ores et déjà de réflexions économiques. Ainsi, d’après Michel Cartier : « La Chine pourrait à juste titre revendiquer l’honneur d’avoir inventé la pensée économique[6]. » En outre, d’après Jacques Wolff, on compte quatre écoles qui s’intéressent aux questions économiques dans l’Antiquité chinoise : l’école de la Voie, l’école des Lettrés, l’école du Meh Kiaet l’école des Légistes[7].

 

La Voie et la Vertu selon Lao Tseu

L’école de la Voie (Tao Kia) est celle de Lao Tseu. Elle s’est développée vers le cinquième siècle avant Jésus-Christ. Dans le Tao Te King (Le Livre de la Voie et de la Vertu), Lao Tseu promeut le Tao, une référence idéale qui peut être atteinte en se séparant des choses matérielles et des institutions, qui sont les socles du matérialisme humain. Célèbre commentateur des écrits de Lao Tseu, Sou-tseu-yeou interprète sa pensée de la façon suivante : « Le naturel du saint homme est calme et reposé, la partie spirituelle de son être est invariablement fixée, elle n’est point entraînée ni pervertie par les objets matériels. […] Les hommes de la multitude soumettent leur nature aux objets extérieurs, leur esprit se trouble, et alors l’âme spirituelle obéit à l’âme animale[8]. »

Si les premiers hommes, vivant à l’état de nature, étaient réputés parfaits, le développement de la société et l’accroissement des richesses matérielles les a rendus immoraux. Cette nostalgie d’un passé jugé meilleur fait dire à Hsing Ping-Ming que « l’école taoïste […] préconise le retour dans les montagnes et les forêts[9]. » Vers le quatrième siècle avant Jésus-Christ, le taoïsme subira des inflexions majeures et ira jusqu’à condamner la propriété privée, l’intervention de l’État et plaider pour une société sans classes[10]. Comme chez Platon, on retrouve dans le taoïsme une sorte de pensée pré-communiste. Et comme chez Rousseau, le passage de l’état de nature à la société fait apparaître des vices.

De l’école des Lettrés au « confucianisme vert »

L’école des Lettrés (Jou Kia) est celle de Confucius, célèbre philosophe ayant vécu entre 551 et 479 avant Jésus-Christ. Confucius développe une philosophie avec des idéaux d’humanité, de justice, de générosité, de civilité et de prudence, le Jen étant la loi suprême de toutes ces vertus humaines. Confucius invite le gouvernement à promouvoir le Jen auprès de ses administrés, qui se doivent de développer des liens fraternels. Pour Confucius, le rôle de l’économie est important, car la purification de l’âme n’est possible que lorsque les besoins matériels sont satisfaits. Si, comme chez Lao Tseu, la richesse est agricole et provient de la terre, elle est également artisanale chez Confucius, et repose aussi sur le travail.

Dans le confucianisme, la monnaie est considérée comme une marchandise, un moyen d’échange et une forme de richesse. Elle est nécessaire au bon fonctionnement de l’économie. La concurrence totale n’est pas souhaitable, pas plus que les monopoles : l’État a un rôle à jouer dans la sphère économique, notamment de contrôle de la production, des prix et de la distribution des marchandises[11]. Le confucianisme fut, par la suite, développé par des disciples de Confucius, comme Mencius et Xunzi. Si l’empereur Qin Shi Huangdi procéda à un autodafé des écrits de Confucius, en 213 avant Jésus-Christ, le confucianisme est réhabilité et érigé en doctrine étatique par l’empereur Han Wendi, en 174 avant notre ère. Si un néo-confucianisme émergea au XI ème siècle, c’est désormais dans l’ère du « confucianisme vert » qu’est entrée la Chine, face à une contrainte environnementale de plus en plus prégnante[12].

Amour universel et répartition des richesses selon Meh Ti

Fondée par Meh Ti (ou Mozi, 479 – 392 avant Jésus-Christ) il y a plus de quatre cents ans avant notre ère en réaction au confucianisme, l’école du Meh Kia place les valeurs de solidarité et d’amour universel avant l’amour de soi et l’intérêt privé. Cet amour universel prôné par Meh Ti a cependant peu de choses à voir avec l’idéalisme chrétien : c’est un sentiment rationnel et pragmatique, qui préconise l’entraide mutuelle, « productrice d’ordre, d’harmonie, de bonheur moral et matériel[13]. » Comme le relève Jacques Brosse, il s’agit donc d’un égoïsme intelligemment compris : « Agissez envers votre prochain comme si vous l’aimiez. Faites cela pour votre mutuel avantage. »

L’école du Meh Kia propose également le renoncement aux dépenses collectives somptuaires et ostentatoires, et plaide pour une juste répartition des richesses. « Ainsi les riches vivent dans le luxe et le peuple souffre le froid et la faim » affirmait Meh Ti selon Alexandra David-Néel, laquelle relève que « la nécessité de solidarité est présentée de milles façons diverses dans l’ouvrage de Meh-ti[14].» Meh Ti clame que la création de richesses repose sur le travail, qui est un devoir sacré pour tous, et plaide pour un État puissant, affirmant : « il faut que le haut gouverne fortement et que le bas travaille fortement, alors la paix régnera. »

Prépondérance de l’État, prémices de la loi de l’offre et de la demande et de la théorie quantitative de la monnaie selon Kouang Tchong

Enfin, l’école des Légistes (Sou Wei Fa Kia) fut fondée par Kouang Tchong (ou Guan Zhong, 720 – 645 avant Jésus-Christ), près de six cents ans avant notre ère. Premier Ministre de l’État côtier de Qi pendant la période des Royaumes combattants, Kouang Tchong affirme la prépondérance de l’État, recommande un pouvoir central fort et une planification étatique. Sur le plan intérieur, il plaide pour l’instauration de monopoles commerciaux, afin de réduire l’influence des marchands et de maximiser les ressources de la puissance publique. Sur le plan extérieur, il recommande des opérations de « guerre économique » visant à déstabiliser les États voisins, par des interventions provoquant des hausses ou des baisses imprévisibles des prix des denrées importantes[15]. Kouang Tchong peut ainsi être vu comme un précurseur des thèses mercantilistes, qui plaidaient, elles aussi, pour une intervention forte de l’État dans la sphère économique. Kouang Tchong affirme, en outre, que la terre est une source de richesse, à l’instar des économistes physiocrates du XVIII ème, qui étaient, par ailleurs, fortement admiratifs de l’Empire du Milieu.

L’école des Légistes affirme, de surcroît, que les statistiques sont un outil nécessaire pour l’État, tout autant que la monnaie, dont la valeur varie en raison inverse de l’évolution des prix des biens[16]. En effet, dans son ouvrage Guanzi, Kouang Tchong évoque la métaphore « du léger et du lourd » (qing zhong) qui peut être considérée comme une première expression de la loi de l’offre et de la demande, voire de la théorie quantitative de la monnaie[17]. Lorsqu’un bien est en abondance, il est « léger » et son prix baisse. À l’inverse, lorsqu’un bien est relativement rare, il est « lourd » et son prix augmente[18]. Dès lors, du fait de l’interdépendance des marchés, les marchandises circulent des zones où elles sont légères vers les régions où elles sont lourdes. Ainsi se produisent des mouvements de prix, conformément à ce qu’on appellera bien plus tard en Occident la loi de l’offre et de la demande. De même, lorsque la monnaie est en quantité importante, elle est réputée « légère », sa valeur baisse et le prix des marchandises augmente. Lorsque la monnaie est en quantité moins abondante, elle est dite « lourde », sa valeur augmente et les prix des biens diminuent. Kouang Tchong affirme alors que lorsque la monnaie est lourde, l’État doit acheter des biens pour en faire augmenter le prix, et, lorsque la monnaie est légère, le gouvernement doit vendre des marchandises pour en faire baisser les prix, ce qui permet non seulement de réguler l’inflation, mais aussi de récupérer des recettes fiscales.

S’il demeure moins connu que Lao Tseu et Confucius, les pensées de maître Kouang Tchong ont néanmoins un intérêt particulier sur le plan économique. En outre, ses préconisations sont cohérentes avec le développement du système économique et politique chinois, caractérisé par un pouvoir central fort depuis Qin Shi Huangdi, et qui va se perpétuer à travers les siècles.

De la Route de la Soie à la renaissance du mythe de la Route de la Soie

Si Qin Shi Huangdi rêvait d’un empire qui s’étendrait sur « dix mille générations », la dynastie Qin ne reste pas longtemps au pouvoir, renversée par le général Liu Bang, qui fonde la dynastie des Han en 206 avant notre ère. Celle-ci se maintient au pouvoir jusqu’en 220. C’est à cette époque que se développe l’une des plus célèbres voies commerciales de l’Histoire de l’humanité, la route de la soie, qui relie la ville chinoise de Chang’an – aujourd’hui appelée Xi’an – à la ville syrienne d’Antioche, dans l’actuelle Turquie, ou à la ville de Tyr, dans l’actuel Liban[19]. Cet axe eurasien de près de 7000 kilomètres, ouvert par le général Zhang Qian deux siècles avant notre ère[20], permet de nombreux échanges culturels, philosophiques et religieux. Sur le plan commercial, la Chine exporte de la soie vers l’Europe, en particulier à Rome et en Grèce qui donnent à la Chine le nom de « pays des Sères ». De son côté, l’Empire du Milieu importe notamment du verre et des métaux précieux, ou bien encore des chevaux d’Asie centrale, les « chevaux célestes » de la vallée de Tergana[21].

D’immenses caravanes de chameaux et de dromadaires, qui pouvaient compter jusqu’à cinq cents hommes, circulaient ainsi en suivant différents itinéraires contournant le grand désert du Taklamakan, dans l’Ouest de la Chine. Ils échangeaient également de la porcelaine, de l’ambre gris, de l’ivoire, du textile, des tapis persans, de l’encens, du fer, des fourrures … Si Marco Polo emprunta cette route pour gagner l’Empire du Milieu au XIII ème siècle, l’importance de la route de la soie avait commencé à décliner un siècle plus tôt, avant qu’elle ne soit abandonnée au cours du XVème siècle. Enfin, c’est au XIXème siècle que le géographe allemand Ferdinand von Richthofen baptisa ce réseau commercial « route de la soie ».

Depuis son arrivée au pouvoir en 2013, l’un des projets phares de l’actuel dirigeant chinois, Xi Jinping, vise à créer la « Route de la soie du XXIème siècle[22]». Pour ce faire, il a réuni à Pékin, les 14 et 15 mai derniers, vingt-neuf chefs d’État et de gouvernement, parmi lesquels Vladimir Poutine et Recep Tayyip Erdogan, ou bien encore Antonio Guterres, secrétaire général des Nations Unies, et Christine Lagarde, Directrice Générale du Fonds Monétaire International. Le projet, officiellement baptisé « One Road, One Belt » (OBOR), prévoit près de 1400 milliards de dollars d’investissement[23] dans des projets autoroutiers, énergétiques, ferroviaires et portuaires, au sein d’une zone incluant 68 pays, comprenant 4,4 milliards d’habitants et représentant près de 40% du produit intérieur brut mondial[24]. Plus que jamais, la renaissance du mythe de la route de la soie sert ainsi pleinement les initiatives géopolitiques actuelles de Pékin. Inaugurée en 2011 et baptisée Yuxinou, la ligne de fret ferroviaire Chongqing-Duisbourg est d’ores et déjà l’une des plus longues du monde. À l’occasion de sa visite en Allemagne en mars 2014, Xi Jinping avait accueilli l’arrivée d’un train en gare de Duisbourg par trois coups de gong, enjoignant les allemands à prendre part à ce projet de nouvelle route de la soie.

Inventions majeures et maîtrise des techniques dans la Chine antique et médiévale

Le peuple chinois maîtrise de nombreuses techniques dès les périodes antique et médiévale. En matière agricole, les chinois utilisent la charrue dès le IIème siècle avant Jésus-Christ. Quatre siècles plus tard, ils utilisent la manivelle, bien des siècles avant les européens. La Chine des Han voie également l’apparition des roues hydrauliques, utilisées pour l’irrigation, puis pour l’industrie textile.

Outre cette maîtrise des techniques, quatre grandes inventions sont apparues dans la Chine ancienne. Le papier a été inventé dans la Chine des Han. Celui-ci se diffuse par la suite en Europe, via le monde arabe, avec la dynastie Tang (618-906) : en 751 après Jésus-Christ, lors de la bataille de Talas, dans l’actuel Kirghizistan, la Chine des Tang est défaite. Des prisonniers chinois maîtrisant la technique de la production du papier sont employés au sein du califat abbasside, à Damas et à Bagdad. Quatre années plus tard, la production de papier démarre dans l’Empire musulman, avant que celle-ci ne gagne l’Europe[25]. Outre le papier, on doit à la Chine l’invention de l’imprimerie : connue des moines bouddhistes depuis le VIIIème siècle, la technique de l’estampage permis l’impression du Sutra de Diamant, en 868. Considéré comme le plus ancien livre imprimé au monde, il est actuellement conservé au British Museum. Dans la foulée de l’invention du papier et de l’imprimerie, les chinois créèrent la monnaie-papier. Elle fut d’abord utilisée comme une monnaie rituelle permettant d’effectuer des transactions avec l’au-delà lors des cérémonies funéraires : les billets étaient brûlés afin d’acheter le salut de l’âme du défunt[26], une pratique toujours en vigueur aujourd’hui[27]. Elle devint une monnaie entre les vivants, permettant d’effectuer des transactions, sous la dynastie des Song du Nord (960-1127). Appelés jiaozi, ces billets de banque chinois datant du onzième siècle sont les plus anciens au monde. Là encore, ils se développèrent en Chine bien avant de gagner l’Occident.

C’est également à des alchimistes chinois de la période Tang que l’on doit la poudre à canon, rapidement utilisée pour les feux d’artifice, avant d’être utilisée pour les guerres et de gagner l’Occident à l’occasion de la Guerre de Cent Ans[28]. Enfin, si la boussole fut créée au cours de la lointaine période des « Printemps et Automnes » sous la forme d’une cuillère indiquant toujours le Sud, elle fut largement utilisée au cours de la période Song, lors de l’expansion du commerce maritime.

L’expansion et le rayonnement de la Chine sous la dynastie Ming

Si la Chine produit des bateaux à voile appelés jonques depuis des siècles, leur production et leur taille augmentent rapidement sous la dynastie Song. Les jonques chinoises peuvent alors compter jusqu’à six mâts, et transporter plusieurs centaines de personnes. Le commerce maritime chinois se développe, et les navires de l’Empire du Milieu atteignent la Corée, le sud de l’Inde, et même le golfe Persique[29]. Succédant aux Song[30], la dynastie Yuan (1279-1368) poursuit l’effort de construction navale. Sous la dynastie Ming (1368-1644), l’expansion du commerce maritime chinois se poursuit, avec les célèbres expéditions de l’amiral Zheng He.

L’avènement de cette dynastie correspond à la prise du pouvoir de l’Empereur Ming Hongwu, ancien paysan et ancien moine bouddhiste ayant libéré le peuple chinois du joug mongol. C’est le début d’une période de prospérité économique, de stabilité sociale et de croissance démographique. La taille de la population chinoise double pendant cette période, passant de 80 à 160 millions d’habitants[31]. La dynastie Ming transfère la capitale de Nanjing à Pékin, en 1421, et met en oeuvre des grands travaux, comme l’extension de la Grande Muraille, la restauration du Grand Canal reliant Pékin et Hangzhou, ou bien encore la construction de la Cité Impériale et celle de la Cité Interdite. Elle entreprend une politique de développement de l’arméeet de l’administration centrale, qui se compose de deux corps : les mandarins et les eunuques. Parmi ces derniers, l’amiral Zheng He va servir trois empereurs de la dynastie Ming en entreprenant sept expéditions maritimes et commerciales, entre 1405 et 1433.

Les expéditions maritimes de Zheng He le conduisent jusqu’aux côtes africaines

Si, lors de ses trois premiers voyages dans l’océan Indien, entre 1405 et 1411, Zheng He ne dépasse pas le sud de l’Inde, il atteint les côtes africaines et la péninsule arabique lors des expéditions suivantes. De confession musulmane, il profite de son dernier voyage pour gagner La Mecque, via la Mer Rouge. Les expéditions de Zheng He comptent environ trente milliers d’hommes, incluant marins et militaires, mais également des ambassadeurs, des interprètes, des zoologistes, des historiens, des géographes ou bien encore des astronomes. Ces bataillons d’hommes sont embarqués sur d’énormes bateaux de commerce, les baochuan, ou « bateaux-trésors »[32].

Longs de plus de cent mètres, ils étaient très probablement les navires les plus imposants à n’avoir jamais vogué sur les flots. Les plus impressionnants d’entre eux comptaient jusqu’à neuf mâts et mesuraient près de cent-trente mètres, soit plus de quatre fois la fameuse Santa Maria de Christophe Colomb. Parmi les trésors rapportés en Chine, on trouvait dans les ventres alourdis des bateaux de quoi ouvrir des parcs zoologiques : buffles, girafes, rhinocéros, éléphants, lions, panthères, léopards …  Ces baochuan étaient escortés par des navires de combat – notamment les machuan ou « bateaux chevaux »[33]–et accompagnés par des bateaux de ravitaillement, le tout formant des flottes organisées et gigantesques.

De l’ouverture au repli : changements de politique économique dans l’Empire du Milieu

Devenu un héros national au sein de l’Empire du Milieu, l’amiral Zheng He n’entreprendra pas d’expéditions maritimes supplémentaires. Après sa mort et celle de l’empereur Xuande, la Chine se replie sur elle-même et amorce une politique isolationniste. La flotte est démantelée, les eunuques sont écartés du pouvoir, et la Chine ne reviendra sur la scène africaine que cinq siècles plus tard[34]. Mais l’Histoire chinoise est une succession de phases d’ouverture et de repli, à l’instar du changement actuel : ayant connu une croissance annuelle moyenne de l’ordre de 10% au cours des dernières décennies, au moyen d’une compétitivité-prix à l’export reposant sur un dumping social, fiscal et monétaire, voire environnemental, la Chine est aujourd’hui en train de changer de modèle économique.

Affectés par la crise économique et financière actuelle, qui commença en 2007-2008, les pays Occidentaux ont diminué leur demande pour les produits chinois. L’Empire du Milieu est actuellement touché par un ralentissement économique sérieux, et les économistes se demandent si l’on se dirige vers une baisse graduelle des taux de croissance chinois – un soft landing – ou vers un ralentissement beaucoup plus brutal – un hard landing. Pékin a cependant réagi en lançant, dès 2008, un plan de relance massif, de l’ordre de 500 milliards de dollars, et en amorçant un changement de modèle économique, visant à stimuler son marché intérieur. Si ce virage connait quelques ratés, puisque cette politique a conduit à des surinvestissements, par exemple dans l’immobilier ou dans la production de panneaux solaires[35], c’est bel et bien un changement de modèle qui s’amorce, d’autant que les hausses de salaires consenties se répercutent sur les coûts de production[36] et érodent la compétitivité-prix à l’export des produits chinois. En dépit de ses difficultés, la Chine reste la deuxième puissance économique mondiale, forte d’un PIB nominal de plus de 11 000 milliards de dollars. En termes de PIB en parités de pouvoir d’achat, elle serait redevenue la première économie mondiale[37] qu’elle était avant l’ère industrielle.

La première puissance économique mondiale jusqu’au XVème siècle

Si la fin des expéditions de Zheng He entraîna la disparition des navires chinois des océans, elle laissa le champ libre aux européens et permis l’avènement du capitalisme commercial en Europe, au XVIème siècle, quand les capitaux accumulés permirent la constitution des grandes compagnies maritimes, comme l’affirmait l’historien et économiste britannique Angus Maddison[38]. Parmi ses nombreuses études sur l’Histoire quantitative depuis l’Antiquité, il a consacré un ouvrage à la Chine, lequel met en exergue l’avance de la civilisation chinoise avant que l’Europe ne connaisse sa Révolution Industrielle et n’humilie l’Empire du Milieu, au XIXème siècle, notamment lors des Guerres de l’opium. La Chine devint la première puissance économique mondiale au Xème siècle, en termes de revenu par habitant. Elle conserva son leadership jusqu’au XVème siècle, dépassant l’Europe en matière technique, d’intensité d’utilisation des ressources naturelles, ou bien encore par sa capacité à administrer un si vaste empire.

Cette capacité d’administration reposait sur la bureaucratie, et, en particulier, sur le recrutement de fonctionnaires sur des bases méritocratiques. Cette bureaucratie efficace avait un impact économique positif, en particulier dans le domaine agricole, où les surplus étaient taxés et fournissaient des recettes fiscales à l’État. Les fonctionnaires encourageaient le développement des techniques hydrauliques, mettaient à profit l’invention de l’imprimerie pour diffuser des manuels d’agriculture, installaient les paysans dans de nouvelles régions, géraient un système de greniers à blé pour endiguer les famines, et faisaient la promotion des nouvelles cultures : thé sous les Tang, coton sous les Song, sorgho sous les Yuan, maïs, pommes de terre, cacahuètes et tabac sous les Ming[39]. Fondé au Xème siècle, le système méritocratique chinois a donc joué un rôle considérable dans le développement de la Chine[40].Quant à Napoléon, il introduit un système méritocratique près d’un millénaire plus tard. L’Europe s’éveillait …

Alexandre Reichart, Chercheur associé au sein du laboratoire PHARE (Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne).

Références : 

[2] Montant sur le trône des Qin à l’âge de douze ans, le roi Zheng choisit pour nom d’empereur Shi Huangdi : « premier empereur auguste». Il passa à la postérité sous le nom de Qin Shi Huangdi.

[3] Près de Xi’an, dans la province du Shaanxi.

[4] Lançant la campagne des Cent Fleurs, Mao Zedong demandait aux intellectuels de s’exprimer sur le régime. Face aux avalanches de critiques, le régime faisait marche arrière et opèrait une vague de répression.

[5] L’expression « cent écoles » est due au philosophe taoïste Zhuangzi, dans un ouvrage qui porte son nom.

[6] Et il ajoute : « Vingt siècles avant la publication des grands traités des « pères de l’économie » familiers des histoires occidentales de la pensée économique, des philosophes chinois entreprenaient de « penser l’économie » et de baliser un « champ de l’économie », domaine particulier de l’activité humaine indépendant du social et du politique. » Michel Cartier [1988], « Autour des notions de « profit » et de « marché », la naissance de la pensée économique chinoise », Revue européenne des sciences sociales, 26(82), pp. 57-65.

[7] Jacques Wolff [1991], Histoire de la pensée économique, Des origines à nos jours, Éditions Montchrestien, pp. 10-13.

[8]Stanislas Julien [1842],Lao Tseu,Tao Te King, Livre de la Voie et de la Vertu, traduit en français par Stanislas Julien, Imprimerie Royale, p. 34.

[9] « Le taoïsme à la recherche d’une harmonie entre l’homme et la nature », Expositions BNF, http://expositions.bnf.fr/chine/reperes/4/index2.htm.

[10] Alain Redslob [2012], Histoire de la Pensée économique, Le Temps des Fondations, Éditions L’Esprit des Lois, pp. 6-11.

[11] Jacques Wolff [1991], Histoire de la pensée économique, Des origines à nos jours, Éditions Montchrestien, pp. 11-12.

[12] Jean-Paul Maréchal [2017], La Chine face au mur de l’environnement?, CNRS Éditions.

[13] Jacques Brosse [1991], Alexandra David-Néel, Aventure et Spiritualité, Albin Michel, p. 55.

[14] Alexandra David [1906], « L’idée de solidarité en Chine au Vème siècle avant notre ère. Le philosophe Meh-ti », Bulletins et Mémoires de la Société d’anthropologie de Paris, Vè Série, Tome 7, pp. 334-342.

[15] Michel Cartier [1988], « Autour des notions de « profit » et de « marché », la naissance de la pensée économique chinoise », Revue européenne des sciences sociales, 26 (82), pp. 57-65.

[16]Ahmed Silem [2005], Histoire de l’analyse économique, Éditions Hachette.

[17]William N. Goetzmann [2017], Money Changes Everything, How Finance Made Civilization Possible, Princeton University Press, p. 157.

[18]‘Non Western Economic Thought’, Economic Theories, History of Economic Theory and Thought, http://www.economictheories.org/2008/07/non-western-economic-thought.html.

[19] François Pernot [2007], Les Routes de la Soie, Éditions Artémis, p. 55.

[20] Luce Boulnois [2010], La Route de la soie. Dieux, guerriers et marchands, Éditions Olizane, pp. 45-62.

[21] Judy Bonavia [2006], Route de la soie, De Xi’An à Kashgar sur les traces des caravanes. Guides Olizane, p. 188.

[22] « Chine. « Route de la soie », la mondialisation selon Xi Jinping », Courrier International, 14 mai 2017, http://www.courrierinternational.com/grand-format/chine-route-de-la-soie-la-mondialisation-selon-xi-jinping.

[23] ‘One Belt, One Road (OBOR) –Old Wine In A New Bottle With Chinese Characteristics.’ Defence Aviation Post, June 27, 2017. https://defenceaviationpost.com/one-belt-one-road-obor-old-wine-new-bottle-chinese-characteristics/.

[24] « La nouvelle Route de la soie, arme économique de Pékin. », Le Monde, 15 mai 2017, http://www.lemonde.fr/asie-pacifique/article/2017/05/15/la-nouvelle-route-de-la-soie-arme-economique-de-pekin_5127721_3216.html.

[25] Nas E. Boutammina [2017], Les Fondateurs de la Médecine, Oeuvres universelles de l’Islam, pp. 37-40.

[26] Christian Ottavj [2010], Monnaie et financement de l’économie, Hachette Supérieur, p. 37.

[27] « En Chine, on brûle des « fortunes » pour les défunts », La Dépêche, 5 avril 2015, http://www.ladepeche.fr/article/2015/04/05/2081312-en-chine-on-brule-des-fortunes-pour-les-defunts.html.

[28] François Reynaert [2016], La grande histoire du monde, 5000 ans 5 continents, Fayard.

[29] Pierre-Louis Viollet [2004], L’hydraulique dans les civilisations anciennes, 5000 ans d’histoire, Presses de l’École Nationale des Ponts et Chaussées, pp. 322-323.

[30] Pour repousser les assauts mongols, les Song du Nord s’allient aux Chin, qui règnent dans le Nord de la Chine. Après la victoire mongole de 1127, les Song sont repoussés dans le Sud du territoire chinois. On parle alors de dynastie des Song du Sud, qui règne de 1127 à 1279, avant l’occupation mongole de la Chine par la dynastie des Yuan. Plus globalement, le centre de gravité de l’économie chinoise se déplace du Nord au Sud, comme le relève Angus Maddison : les trois quarts de la population chinoise vivaient au Nord de la Chine au VIIIème siècle, cultivant essentiellement du millet et du blé ; à la fin du XIIIème siècle, les trois quarts de la population chinoise vivent au Sud du fleuve Yangzi Jiang, cultivant essentiellement du riz. Dans l’intervalle, le revenu par habitant avait augmenté d’un tiers. Angus Maddison [2006], « La Chine dans l’économie mondiale de 1300 à 2030 », Outre-Terre, 15 (2), pp. 89-104.

[31] John K. Fairbank et Merle Goldman [2014], Histoire de la Chine, des origines à nos jours, Texto.

[32] Dominique Lelièvre [2004], Voyageurs chinois à la découverte du monde, De l’Antiquité au XIXème siècle,  Éditions Olizane, pp. 253-262.

[33] Michel Didier [2002], « Zheng He, des récits, un compas et des cartes. » in Flora Blanchon (dir.), Aller et venir, Faits et perspectives, volume 2, pp. 45-91.

[34] Jean Jolly [2011], Les Chinois à la conquête de l’Afrique, Flammarion.

[35] Pierre Sabatier [2015], « La Chine peut-elle changer de modèle ? », Géoéconomie, in Problèmes économiques, numéro 3114, pp. 16-23.

[36] Patrick Artus [2015], « Une industrie affaiblie par la hausse des coûts salariaux », Flash Economie, in Problèmes économiques, numéro 3114, pp. 33-36.

[37]‘Gross domestic product ranking table based on purchasing power parity (PPP)’, The World Bank, World Development Indicators, http://databank.worldbank.org/data/download/GDP_PPP.pdf.

[38] Angus Maddison [2007], Chinese Economic Performance in the Long Run, Second Edition, Revised and Updated, 960-2030 AD, OECD Development Centre, p. 41.

[39] Angus Maddison [2007], Chinese Economic Performance in the Long Run, Second Edition, Revised and Updated, 960-2030 AD, OECD Development Centre, pp. 15-16.

[40] Le système économique et politique chinois suscitait l’admiration des économistes physiocrates et de leur chef de file, François Quesnay. Edgar Schorer [1938], L’influence de la Chine sur la genèse et le développement de la doctrine physiocratique, Éditions Domat-Montchrestien.

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